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Sommaire du n° 100 avr - jun 1992

 



Ehud : La fidélité au zénith

(Juges 3.12-30)

Daniel Arnold

Evaluation

Le titre est-il bien choisi ? Un commando qui utilise ruse et tromperie pour tuer un adversaire sans l'ombre d une hésitation, peut-il servir d'exemple moral ? Un meurtrier n'a pas bonne presse. Mais attention aux confusions, gare à ces raccourcis qui gomment les frontières. Un guerrier n'est pas nécessairement un criminel! Ehud est un libérateur, un sauveur suscité par Dieu pour mettre fin à la tyrannie d'un roi étranger.

Si un lecteur veut comprendre Ehud sans étudier les chapitres précédents, il doit veiller, à l'instar du voyageur qui prend un train en marche, à ne pas manquer Othniel, ce marchepied qui donne accès au convoi des Juges. Objet de notre première étude, le portrait-robot d'Othniel l'éclaireur avait fixé le cadre de justice, de foi et de courage dans lequel s'exerçait le ministère des juges. Précédé immédiatement par ce panneau indicateur, l'interprète d'Ehud est orienté dans sa lecture. Le deuxième juge marchera dans les traces du premier.

Soucieux de clarté, l'auteurdes Juges fournira une aide supplémentaire pour la compréhension de son message. A la fin du récit d'Ehud,la mention et le pays fut tranquille pendant quatre-vingt ans (Jug 3.30) permet de contrôler l'analyse. Le pays est en repos à l'issue du ministère du juge, un repos total même puisque le chiffre fourni est le double de celui donné pour Othniel, le juge type (80 au lieu de 40: Jug 3.11,30). Qui dit repos dans le contexte de la justice divine, dit approbation divine. Si le lecteur a développé des réserves sur le comportement de ce juge, la bénédiction finale l'invite à reprendre son étude: retour à la case départ pour rectifier l'interprétation du texte.

Comme des projecteurs qui illuminent une scène aux deux extrémités, comme deux phares qui marquent l'entrée d'un chenal, le portrait d'Othniel et la mention du repos éclairent l'interprète et lui évitent de faire naufrage : Ehud est fidèle, il est doublement fidèle.

Sa récompense deux fois supérieure à celle d'Othniel (et à d'autres juges comme Débora et Gédéon: Jug 5.31; 8.28) peut s'expliquer de deux manières. Ehud peut avoir reçu la part d'héritage de l'aîné (une portion double des autres: Dt 21.17) pour sa grande fidélité. Parfait en tous points, il est l'exemple à suivre, le leader par excellence. D'autre part, la récompense double peut marquer une double fidélité: celle du juge et celle du peuple. Sans devoir trancher entre ces deux explications, nous relèverons la fidélité générale de cette génération, en commençant par celle du peuple pour continuer par celle du juge. L' engagement du peuple

La période des juges est marquée par une succession de révoltes du peuple contre Dieu; révoltes qui engendrent la colère divine; colère qui suscite des oppresseurs; oppresseurs qui amènent le peuple au brisement et à la repentance; humiliation qui touche le coeur sensible de Dieu. Celui-ci envoie alors un libérateur pour aider le peuple à chasser l'ennemi. A la génération suivante, loin d'avoir appris la leçon, le peuple s'enfonce une nouvelle fois et plus profondément dans l'apostasie. Le cycle est vicieux, car à chaque ronde, on avance davantage dans les ténèbres. L'écart entre Dieu et le peuple se mesure à la distance séparant le juge du peuple. Plus ce dernier s'éloigne de l'Eternel, plus il conteste le messager divin. Au début de la période des juges, le peuple, après avoir confessé son péché, se place à l'unisson derrière Ehud; avec Débora, les premiers signes de dissension apparaissent (Jug 5.15b-17, 23); Gédéon reçoit des reproches des gens d'Ephraïm (Jug 8.1), qui les transforment en menaces de mort pour Jephthé (Jug 12.1); quant à Samson, il se voit livré à l'ennemi par Juda, la tribu qui aurait dû montrer l'exemple (Jug 15.11- 13)!

Ehud en vedette

Si l'on revient à la génération d'Ehud et à l'engagement du peuple derrière son juge, il faut noter que le mérite de la libération en revient surtout au juge. Sans omettre entièrement le peuple, l'auteur montre par la place qu'il consacre au deuxième juge, que celui-ci tient le rôle clé de cette rédemption. Ehud est l'acteur principal. S'il n'est plus seul en piste comme Othniel, il continue à monopoliser l'attention du lecteur. Le récit arrangé en forme de chiasme concentre toute l'action autour du combat solitaire du juge à Jéricho.

Ehud rappelle Josué et préfigure David. Dans un premier temps, il explore le territoire ennemi. Ensuite, il y retourne pour pénétrer dans Jéricho et affronter seul le colosse ennemi (si Goliath dominera par sa stature, Eglon impressionnait par sa corpulence). Après avoir défait le chef, Ehud sonne du cor, se met à la tête du peuple et leur dit: suivez-moi, car l'Eternel a livré entre vos mains les Moabites, vos ennemis (Jug 3.27-28). En vrai chef, il précède ses troupes au combat. Il est présent du début à la fin de la libération.

Ethique de la guerre

La stratégie suivie pour vaincre l'ennemi est relevé avec soin par l'auteur. Elle débute par la ruse et la tromper culmine par la mort du tyran et s'achève par l'annihilation des troupes ennemi. Avant de reprendre ces trois aspects, un mot sur l'éthique divine s'impose.

Le respect du prochain tel qu'il est énoncé dans les dix commandements n'exclut ni l'usgae de la force ni le recours à la ruse. Certes, le prochain doit être traité avec équité. L'Ancien comme le Nouveau Testament demandent à l'individu de ne pas répondre à la haine la haine. L'amour divin commande même d'accepter des contrariétés, des injustices et des humiliations. Si l'individu doit tendre l'autre joue, autre est l'attitude de la société. Le ministère des autorités consiste à faire respecter la justice, ou du moins à restreindre les injustices. L'innocent doit être protégé contre les menaces les plus graves. La police et l'armée doivent s'opposer au méchant, au besoin par la force. La justice doit, si le délit est prouvé, condamner le coupable et, pour les offenses les plus graves, demander la peine capitale. Juste après avoir donné les dix commandements à son peuple (Ex 20), Dieu ordonne de tuer les meurtriers (Ex 21.12) .Ainsi, la peine capitale ne contredit pas le sixième commandement, mais l'éclaire. Le respect de la vie innocente exige la mort de celui qui n'a pas ce respect. D'autre part, si le meurtrier perd le droit à la vie, il perd aussi le droit au respect, en particulier le droit à la vérité. Pour tuer le meurtrier, on peut le tromper si nécessaire. Eglon est ce meurtrier, et Ehud en le tuant et en le trompant pour le tuer n'enfreint nullement la justice divine telle que Dieu l'a révélée. L'Eternel lui-même n'envoie-t-il pas parfois un esprit d'égarement pour tromper celui qui doit mourir (endurcissement de Pharaon, aveuglement d'Achab:Ex 14.17; 1 Rois 22.19- 23) ?

Stratagème de guerre

La ruse d'Ehud comporte trois volets. En premier lieu, il cherche à endormir la méfiance de l'ennemi: un présent est offert au roi de Moab. Comme plusieurs hommes sont nécessaires pour son transport, le don est d'importance. Etait-ce un tribut exigé par l' ennemi ou un cadeau spontané ? Peu importe. L'abondance des biens matériels et le calme dans lequel l'opération de déroule semblent témoigner de la soumission et du bon vouloir des sujets. Eglon s'applaudit de sa puissance et de sa domination. L'efficacité du soporifique est rapide et agit dès le départ du groupe d'Israélites. Lorsque Ehud revient, la vigilance est déjà relâchée.

Le deuxième aspect du stratagème ressort de l'arme d'Ehud. Le juge est un Benjamite (littéralement un fils de ma main droite) qui ne se servait pas de la main droite (Jug 3.15). Etait-il gaucher ou plus vraisemblablement ambidextre comme semble l'indiquer Jug 20.16 ? Dans tous les cas, il fixe son épée sur le côté droit pour mieux passer les contrôles «anti-terroristes» : les gardes ne cherchaient-ils pas surtout les épées sur le côté gauche? D'autre part, l'épée est privée de garde (puisque le manche même s'enfoncera dans 1a chair du roi: Jug 3.22) afin de mieux épouser le profil de la jambe (une épée plate d'une coudée se colle aisément contre la cuisse). .

Finalement, Ehud misera sur le despotisme de son adversaire pour l'isoler de ses gardes. O roi! J'ai un message secret pour toi (Jug 3.19). Eglon qui rêve comme tout tyran d'asseoir encore d'avantage sa domination, «discerne» en Ehud un traître prêt à se vendre à lui. Le roi dit: Silence! Et tous ceux qui étaient auprès de lui sortirent (Jug 3.19). A l'instant, l'entretien particulier désiré est accordé. Prenant Ehud pour un traître, Eglon l'invite sans se douter que le Benjamite cherche justement à le tromper. Au côté du roi ne se trouve pas un fils de ma droite qui aurait passé à gauche (changé de camp), mais un homme qui sans se servir de la main droite a placé à sa droite l'épée de la justice! Le méchant qui veut écraser les fidèles par la parole d'un traître reçoit la parole de Dieu (Jug 3.20), celle de la justice divine qui le transperce (l' épée du juge). L'ironie est à son comble; le renversement est total. Le méchant tombe par sa méchanceté.

Une victoire totale

La mort d'Eglon est fondamentale. Général en chef de ses troupes et artisan qui tire toutes les ficelles, le roi de Moab est le centre névralgique de la force ennemie. C'est lui qui doit être abattu en premier. Pour se défaire d'une tyrannie, il faut lui trancher la tête. Déstabilisé, désorienté, désemparé même, l'ennemi sera ensuite détrôné et détruit. A la décapitation suivra le démembrement.

Pour marquer et annoncer la défaite totale de l'oppresseur, Eglon est transpercé de part en part (1'épée sortant même par derrière: Jug 3.22). L'arme est laissée dans le corps pour souligner l'aspect irrévocable de la défaite. Si ce symbole est marquant pour le lecteur, il l'est encore plus pour l'ennemi. Après avoir frappé Eglon, l'épée d' Ehud sape le moral du peuple à commencer par celui des plus proches collaborateurs du tyran. Les deux tranchants de l'épée reflètent bien le coup double porté à l'ennemi; ils annoncent aussi la débâcle complète de l'oppresseur.

Une fois le chef tué, l'effort militaire se porte sur les troupes. Ehud rassemble ses compatriotes pour les mener au combat. Il ne se contente pas de chasser l'adversaire. Il veut le détruire. En contrôlant les gués du Jourdain, il lui coupe toute voie de retraite (Jug 3.29). lls battirent dans ce temps-là environ dix mille hommes de Moab, tous robustes, tous hommes vaillants, et pas un n'échappa (Jug 3.29). La défaite des oppresseurs est complète.

L'engagement total du juge peut étonner. L'annihilation de l'ennemi n'est-elle pas la marque d'un coeur dépourvu de compassion ? Il n'en est rien. La vraie compassion cherche à lutter contre les forces du mal. Un ennemi mort est toujours un ennemi inoffensif, comme en témoigne la longue période de paix qui suivra. De plus, Ehud, le libérateur divin, est aussi le justicier de l'Eternel. Non seulement le chef des meurtriers (Eglon) doit être puni de mort, mais encore tous ceux qui se sont associés à ses barbaries (ses troupes). Unis dans le péché, ils doivent être unis dans le jugement.

Le courage du héros

La sympathie de l'auteur inspiré face au combat mené par Ehud peut étonner plus d'un esprit aujourd'hui. Le pacifisme moderne toujours disponible pour lever une armada de boucliers face à tout usage de la force, est prêt à jeter la pierre à notre héros. La parole de Dieu est plus nécessaire que jamais. Engagé, dévoué pour son peuple, courageux à l'extrême, assez lucide pour ne pas être berné par un utopisme périlleux, Ehud saisit le mal par les cornes et le détruit. Il est l'exemple même du héros dont une nation peut être fière. Avec lui, la fidélité est au zénith.

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