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Sommaire du n° 109 jul - sep 1994

 



Faut-il vraiment passer devant le Maire ?

Henri Blocher
Adaptation libre de C.-A. Pfenniger

Adaptation d'un article de M. H. Blocher; publié dans la revue Ichthus, no 125, août-sept. 1984.

Pourquoi cette question? Tout simplement parce que, même au sein du christianisme, des conceptions de plus en plus calquées sur les a priori du monde sécularisé laissent à penser que le «passage devant le Maire» n'est qu'une formalité désuète et facultative, sans lien solide avec la réalité de l'union conjugale.

Dans ce climat, le chrétien qui se réclame de l'Ecriture devrait d'abord être amené à refuser deux fausses conceptions:

1ère erreur: la relation sexuelle fait le mariage

La Bible enseigne clairement que la relation sexuelle (l'union charnelle) n'est pas le mariage, même si elle constitue un événement important aux yeux de Dieu, .et «marque» les personnes en cause.

Preuve en soit cette disposition donnée par Dieu à Israël: Lorsqu'un homme séduira une vierge qui n'est pas fiancée, et qu'il couchera avec elle, il paiera sa dot, puis il la prendra pour femme. Si le père refuse de la lui accorder, il paiera en argent la valeur de la dot des vierges (Ex 22. 16-17).

Il découle de ces versets que:
-les fiançailles et le mariage dûment contractés sont les préliminaires nor-maux à l'union sexuelle;
-la relation sexuelle à elle seule n'est pas le mariage;
-le mariage n'est pas la régularisation automatique d'un partenariat sexuel de fait, puisque le père de la jeune fille peut s'y opposer.
L'apôtre Paul, en 1 Cor 6.16-17 ne dit pas autre chose: Ne savez-vous pas que celui qui s'attache à la prostituée est un seul corps avec elle ? Car, est-il dit, les deux deviendront une seule chair. Mais celui qui s'attache au Seigneur est avec lui un seul esprit.

Celui qui entretient des relations sexuelles avec une prostituée est une seule chair avec elle, mais il n'y a pas mariage pour autant. Cette relation pervertie constitue au contraire, pour celui qui s'y livre, un péché contre son propre corps (v .18) et contre Dieu (v.15) (1).

2ème erreur: le mariage est un engagement privé

Plus attrayante et plus subtile que la précédente, cette conception admet que la relation sexuelle n'est pas le mariage, mais définit le mariage comme l'échange de promesses entre deux personnes qui s'aiment et qui veulent, devant Dieu, unir leur vie. Un engagement à huis clos, en somme, et sans témoins.

Les tenants de cette idée, se fondant sur des passages comme Mal 2.14, Ez 16.8 ou Prov 2.17, voient le mariage comme une alliance, un contrat entre l'homme et la femme. Pourquoi donc faire intervenir «Monsieur le Maire» ? Comme nous allons le démontrer, la Bible enseigne que le mariage authentique ne saurait se restreindre à un engagement «clandestin», même s'il est sincère.

Fondement biblique du «passage devant le Maire»

L'engagement d'alliance qui constitue le mariage peut-il être simplement privé entre deux personnes, ou bien doit-il avoir un caractère social objectif, tel que le passage devant le Maire?

Disons d'emblée que nous ne trouvons pas, dans l'Ecriture, de onzième ou de 6l4ème commandement qui prescrive: «Tu passeras devant le Maire pour te marier».

Deux raisons à cette absence: -il n 'y avait pas de «passage devant le Maire» dans les bourgades d'Israël, ou même dans les cités gréco-romaines;
-la Bible n'offre pas d'exposé systématique sur l'institution et les procédures matrimoniales. Il s'agira donc de dégager l'enseignement implicite des mentions éparses qui se rapportent à notre thème.

Voici trois leçons qui s'imposent avec clarté.

1) La Bible appelle mariage ce que l'on appelait de ce nom dans la société israélite et dans la société gréco-romaine.

Lorsque la Bible parle de l'origine du mariage, de son institution par Dieu (Gen 2; Mat 19.4-6), de certaines de ses «règles de fonctionnement», elle évoque une réalité sociale connue de tous. Dieu parle à des gens qui savent ce qu'est le mariage. Et de fait, dans toutes les cultures, le mariage ne se résume pas à un engagement privé. Dans la société israélite, l'engagement des époux avaitun caractère public qui regardait la collectivité tout entière.

En voici quelques preuves:
-Le rôle déterminant des parents dans le choix d'un conjoint (cf. Gen 21.21; 24; 38.6; Jug 14.1-10). Il s'agissait, en général, d'un contrat entre familles plus qu'entre deux individus. L'élément social est donc clairement impliqué;
-L'intervention des anciens en cas de débat sur la virginité de l'épouse. Deut 22.13-21 expose ce que peut faire un mari qui prétend que sa femme n'était pas vierge lorsqu'il l'a acquise: qu'il aille trouver les anciens, dont la fonction est analogue à celle des Maires de nos communes. L'affaire n'est donc pas du seul domaine privé.
-Les rites, pratiques éminemment sociales. Une célébration de mariage donne lieu à une fête au scénario bien réglé. Jésus évoque ces réjouissances publiques dans plusieurs paraboles.
-La dot que le mari versait à la famille de la fiancée. Cette coutume, même si elle a donné lieu à des abus, n'était pas comprise comme une transaction financière réduisant la femme au rang d'objet. Il s'agissait plutôt d'une garantie de sérieux donnée à l'épouse et à sa famille, et d'une consolidation de l'engagement du mari.

En dépit des coutumes particulières propres à chaque culture, la société israélite comme les autres prennent donc soin de conférer au mariage une légitimité sociale objective, par l'intervention de tierces personnes (parents, amis, anciens, etc ). Des textes comme celui de Gen 24 montrent que, dès les temps reculés, la société faisait très nettement la différence entre une relation sexuelle illégitime et l'état dûment enregistré de personnes unies par le mariage.

Il faut même noter qu'en Israël le pacte social, la partie juridique de l'union conjugale avait lieu au moment des fiançailles. C'est à ce moment que la dot était versée. Toutefois, l'union charnelle n'était consommée qu'après la célébration publique des noces, à la fin de la période de fiançailles (cf. Mat 1.18-25; Gen 29.33; Tobie 7.14 à 8.1; Deut 22.23- 24).

2) Le lien conjugal, une fois établi, fait partie des réalités sociales dont le magistrat a la surveillance. C'est une affaire qui intéresse le droit.

Le texte le plus frappant est celui de Rom 7.2. Il y est dit que la femme est liée à son mari «par loi», «légalement».

Cette dimension juridique explique qu'en Israël, l'adultère était puni comme un crime. Les magistrats avaient pour mandat de mettre à mort les adultères, même en l'absence de plainte de la part du conjoint trahi (Deut 22.22; Jean 8.3-5).

Si l'état de mariage est, par nature, sous le regard du magistrat, s'il se trouve dans le champ de sa compétence, l'entrée dans l'union conjugale ne peut échapper à son contrôle. Il faut que l'engagement des époux soit pris devant lui. Ces derniers concluent alliance non seulement devant Dieu (qu'ils le sachent ou non), mais aussi, selon la volonté de Dieu, devant le magistrat, qui a reçu autorité, de la part de Dieu, pour veiller au bon ordre de la vie sociale dans ses aspects externes, dont le mariage fait partie.

Le mode «de passage devant le magistrat» peut varier. Dans certaines sociétés, on se contentera de la simple notoriété; le magistrat est averti par la rumeur publique qu'il juge suffisamment nette pour considérer le mariage comme contracté devant lui. Le magistrat peut aussi avoir un représentant; dans nombre de cultures, le prêtre sert de représentant au magistrat. C'est encore le cas en Israël, où les Juifs se marient devant le rabbin. Aux Etats-Unis, le ministre du culte a une licence particulière pour célébrer les mariages. Dans le système français, c'est en se présentant en personnes devant le Maire que les époux officialisent leur union. Cette procédure ne révèle pas d'abus de pouvoir de la part du magistrat, puisque par essence le mariage est une relation à caractère social et objectif.

3) Le sens biblique du mariage et du corps

Selon la définition biblique, le mariage est l'union volontaire de deux corps en une seule chair dans la perspective de la durée. Le mariage n'est pas l'union de deux coeurs en une seule âme. On fait souvent là une confusion. C'est sûrement l'intention divine que l'union des coeurs s'exprime dans le cadre du mariage, mais ce n'est pas cette union qui définit le mariage.

Dans la pensée biblique, le corps représente bien plus que les 40 à 80 kgs que nous pouvons peser. Le corps, c'est tout notre être au monde: notre maison, notre statut économique, nos moyens d'existence, notre situation sociale, notre nom. Ainsi le mariage doit être conçu comme l'union de deux corps dans ce sens élargi; il inclut l'union charnelle, mais aussi l'union économique, sociale, et aboutit à la formation d'une seule cellule de la société.

Le péché de débauche que Paul censure représente une division à l'intérieur de l'entité corporelle: Fuyez la débauche. Quelque autre péché qu'un homme commette, ce péché est hors du corps; mais celui qui se livre à la débauche pèche contre son propre corps (1 Cor 6.18).

Conclusion

Si certains chrétiens bien intentionnés ne perçoivent pas le caractère social, objectif de l'union conjugale, c'est qu'ils sont victimes:
-d'une part, d'une conception erronée du mariage, qui confond l'amour qui s'exprimera dans le mariage avec le mariage lui-même,
-d'autre part, de l'individualisme moderne qui, au fond, refuse l'appartenance à la société. Or, on ne peut faire fi de cette appartenance en prétextant que l'essentiel, c'est notre relation directe avec Dieu. Car s'il est vrai que l'homme ne peut se réduire à un élément du «tout» social, il est néanmoins membre de ce «tout», de ce «corps», avec les droits et les devoirs de l'appartenance. La soumission au magistrat est comprise dans ces devoirs.

«Qui veut faire l'ange, fait la bête», disait Pascal. Que ceux qui ont sérieusement l'intention de construire leur vie à deux ne se laissent pas prendre au piège de la coexistence marginale, s'imaginant que la sincérité et l'intensité de leurs sentiments offrent une garantie suffisante à leur union future. Non, nous ne sommes pas des anges, mais bien des humains, auxquels Dieu offre les règles et les garde-fous dujeu social comme un soutien providentiel de notre inconstance naturelle (cf. Rom 13.1- 7; 1 Pi 2.13-17). Prendre à témoin nos familles, nos amis, notre église... et Monsieur le Maire de notre engagement mutuel, c'est non seulement agir selon volonté de Dieu, mais c'est aussi sceller un lien plus fort qui se révélera comme une aide bienfaisante dans les jours où nos bonnes résolutions initiales, nos sentiments et nos serments de fidélité seront testés dans le creuset de la vie ordinaire.

H.B.
Adaptation libre de C.-A. Pfenniger.

Note: (1) Notons que dans le cadre du mariage, l'union sexuelle est toujours légitime aux yeux de Dieu, même si l'un des conjoints n'est pas chrétien (1 Cor 7,12-14).

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