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Sommaire du n° 151 jan - mar 2005

 



HISTOIRE DE L’EGLISE

LE CONTEXTE DE LA REFORME (7)

Période de 1517-1563

Scott McCARTY

I. INTRODUCTION

Le terme de « Réforme » est utilisé par les historiens dès 1640.

Il décrit une courte période explosive qui va fortement secouer l’Eglise de Rome et l’Europe politique, économique, sociale et culturelle. Lancée dans les eaux occidentales déjà en ébullition, la vérité du message évangélique ne cessera de faire des vagues, jusqu’à nos jours !

La Réforme fait éclater les concepts connus et reçus jusqu’alors. A tel point qu’on peut affirmer que le monde moderne commence au 16ème siècle en Europe, à l’exception peut-être de l’Italie. Sans cette « bombe », l’occident serait sûrement encore plongé dans les ténèbres de l’ignorance, de la superstition, de l’erreur, de l’esclavage spirituel et intellectuel. En réalité, ce serait une erreur de réduire la Réforme à un seul mouvement religieux, car la société tout entière en est révolutionnée.

Un tel bouleversement s’est fait dans un cadre historique particulier, sur lequel il convient de porter un regard lucide. Une attitude critique, qui n’implique pas forcément la condamnation, s’impose donc sur l’Europe du début du 16ème siècle. Loin de nous la volonté de ranimer quelque guerre de religion.

D’un point de vue catholique romain, la Réforme, fautrice de trouble, de division, et de violence, fut longtemps coupable de tous les maux de l’Europe à partir de 1517 ! Mais l’Encyclopédie catholique pour tous (parue en 1989, totalisant 1327 pages, écrite par et pour des catholiques, et agréée par le Vatican) reconnaît sans détour que la Réforme protestante a eu pour causes profondes les erreurs, les maladresses, et la dépravation de la papauté, ainsi que les abus ecclésiastiques de toutes sortes, l’ignorance et l’aveuglement (p. 390) ! Forts de cette véritable confession publique, nous pouvons relater l’histoire de cette ère sans être accusés d’arbitraire.

L’histoire ne ment pas, mais la tordre est très facile. Par conséquent, cet article tentera de rester sur les rails de l’histoire attestée par les historiens les plus érudits. Nous sommes conscients toutefois que l’histoire est une épée à deux tranchants : nous y reviendrons dans notre prochain article.

II. LA NECESSITE DE LA REFORME

Dominée par l’Eglise de Rome, chaque sphère de la société européenne participa involontairement à l’aplanissement du chemin rocailleux à travers ce chambardement général.

D’abord, la démographie.

La France, délimitée par la Somme au nord, la Meuse et la Saône à l’est, et Lyon, alors ville frontière, au sud, n’abrite curieusement que 15 millions de personnes. C’est le pays le plus riche et le plus organisé d’Europe. L’Angleterre, sans l’Ecosse et l’Irlande, ne recense que 3 millions et demi d’habitants ! L’Espagne en compte 6 à 7 millions. Le Portugal, 1 million. L’Italie est formée de 7 Etats principaux. Le Saint Empire romain germanique, de la Mer du Nord à l’Adriatique et à la Mer méditerranée, compte plusieurs Etats laïcs ou ecclésiastiques, et beaucoup de petites républiques — des villes libres en fait. Les dix cantons de la Confédération Suisse sont relativement indépendants, quoique toujours menacés par les Habsbourg. Les 3 pays scandinaves forment une Union déterminée par la géographie. La Pologne, la Hongrie et le grand-duché de Moscovie contrôlent d’immenses territoires à l’est.

L’Europe, un « ensemble » de composants très disparates, est plus ou moins bien « tenue en laisse » par l’Eglise de Rome. L’Europe est en pleine éclosion économique : la découverte du Nouveau monde avec ses richesses, le commerce avec l’Orient et ses nouveaux produits, des inventions pour exploiter les mines, le textile, les minéraux… Bref, le continent est en train de passer d’une économie agraire à une économie monétaire.

Les artisans, l’aristocratie, les commerçants, les banquiers s’enrichissent, mais la paysannerie est écartée des bénéfices du progrès (le monde du 21ème siècle a-t-il changé?). Cette dernière perd ses acquis du fait de l’inflation, des bas prix payés à la ferme, des monopoles, des restrictions absurdes. Tous n’attendent, sans le savoir, qu’une étincelle pour renverser l’ordre économique et social en place. La situation est aggravée par le fait que les décideurs économiques sont souvent des ecclésiastiques avides de gains : un cinquième de la terre d’Allemagne et un tiers de celle d’Angleterre sont détenus par l’Eglise de Rome (qui a depuis longtemps oublié l’exemple de son chef officiel, cf. Mat 8.20) !

La vie intellectuelle est en effervescence. On acquiert de nouvelles connaissances, apportées par les érudits byzantins grecs qui ont échappé à la conquête musulmane. Les influences multiples de la Renaissance et de l’invention de l’imprimerie en Allemagne (1455) amplifient l’agitation. En l’an 1500, quelque 1000 imprimeurs ont déjà publié 9 millions de livres ! Voici quelques-uns des facteurs qui façonnent la vie intellectuelle du 15ème siècle :

1. Le triomphe de la philosophie du nominalisme qui prône la connaissance intuitive, empirique et individualiste en lieu et place de l’approche scolastique (la raison et le potentiel de l’homme volent au secours de la foi pour l’aider à découvrir la vérité !).
2. La Renaissance, dont l’expression la plus habile est certainement l’humanisme. Ce mouvement vise l’épanouissement individuel en exaltant la dignité de l’esprit humain par la culture littéraire ou scientifique. Le libre arbitre donne le droit de tout examiner, indépendamment des proclamations ecclésiales. L’homme ne doit pas mépriser ses sentiments, et peut se consacrer à dominer et à améliorer son environnement. Erasme (1466-1536), considéré comme le grand érudit de son époque, résume le projet humaniste : « …régénérer l’homme en purifiant la religion et en baptisant la culture ». Le tout, bien sûr, par l’effort humain prioritairement, Dieu restant très accessoire (le 21ème siècle est pétri de cet humanisme dont bien des évangéliques sont infectés !).
3. Certaines théories conciliaires (décisions, canons des conciles), émanations du raisonnement humain, remettent en cause l’autorité papale, et poussent logiquement les hommes vers la démocratie et l’indépendance par rapport à l’opinion tyrannique du « Saint-Siège ».

La conception optimiste des humanistes en la capacité humaine de régler tout problème d’une manière intelligente et paisible ne parvient pas à calmer l’agitation et l’anxiété dominant la vie du 15ème siècle :

1. Les moines refusent souvent d’obéir à leurs évêques.
2. Les ordres religieux se jalousent les uns les autres.
3. Un grand nombre d’ecclésiastiques « oublient » leur mission spirituelle et locale : loin de leur diocèse, ils vivent à la cour papale, vont à la guerre1, sont ambassadeurs, cumulent parfois plusieurs évêchés à la fois.
Sixte IV (1471-1484) et Alexandre VI (1485-1492) ne pensent qu’à enrichir leurs familles, leurs propres enfants et neveux !
4. Certains prêtres vivent en concubinage, possèdent des bordels, boivent excessivement, ne connaissent pas le latin. La médiocrité domine.
5. Le clergé, exempté de toute punition pour ses incartades par des tribunaux nationaux, ne paie pas d’impôts aux trésoriers.
6. Toutes les fonctions ecclésiastiques se vendent et s’achètent, les meilleures aux plus offrants !
7. L’intérêt pour la piété croît. Des œuvres y encouragent : vies des saints, Imitation de Jésus-Christ, Art de Bien Mourir, extraits bibliques) ; tableaux peints ou littéraires décrivant l’enfer et le purgatoire ; sculptures des cathédrales, où d’affreuses gargouilles côtoient les statues des saints. Généralement, la masse populaire est épouvantée par l’idée de la mort et de la fin du monde : « Qui peut être sûr de son salut ? ».
8. Odieuses promesses d’échapper au purgatoire, les indulgences garantissent la rémission de la culpabilité et de la punition des péchés. Leur vente massive déclenchera la crise spirituelle d’un certain moine provincial, Martin Luther, et allumera la protestation réformée. Quelques exemples représentatifs de la comptabilité des marchands d’indulgences :
- Contempler la relique du crâne d’un des douze Apôtres vaut 14 000 jours de pardon.
- Adorer Marie en la priant raccourcit le purgatoire de 11 000 années.
- Trois prières à Ste Anne valent 1.000 années de rémission pour des péchés mortels et 20.000 pour des véniels.
- On peut acheter des indulgences en vue de péchés futurs !
En marge, on peut se demander comment des ecclésiastiques peuvent prévoir des dispenses de purgatoire, alors qu’un tel endroit n’est jamais évoqué dans la Bible ! Malgré tout, lors du Jubilé de l’an 2000, Jean-Paul II ne s’est pas privé d’offrir des « indulgences plénières » ! N’aurait-t-il jamais lu 1 Tim 6.6-11 ?

Vers la fin du 15ème siècle, d’honnêtes gens de tous horizons sociaux et religieux réclament de manière instante une répression des abus dans l’Eglise. Il faut dire que les papes, des princes italiens, ne se passionnent pas spécialement pour la religion. Ils se cultivent ! 1512 donne pourtant une chance au nettoyage tant espéré : Jules II convoque le Vème Concile œcuménique de Latran à Rome. Hélas ! La question des abus n’est pas même abordée. On reconstruit la basilique Saint-Pierre. Pour financer Bramante, Michel-Ange, et Raphaël, le pape encourage la vente des indulgences. Son successeur Léon X (1513-1521) reste accaparé par ce grand « souci ». Il mettra fin au Concile en 1517 sans avoir songé à réformer quoi que ce soit ! Quelques mois plus tard, Luther affiche publiquement ses 95 Thèses contre les indulgences. Le point de non-retour est atteint. Le monde ne sera plus jamais le même !

Avant d’aborder la Réforme proprement dite, il est nécessaire de se demander : « Comment l’interpréter ? ». Nécessaire, car l’histoire procède d’un creuset de facteurs complexes et panachés. Son interprétation varie selon nos préjugés nationaux ou confessionnels, selon notre formation scientifique ou littéraire. Bien des évangéliques ne connaissent pas les avis fort divers qui s’expriment sur cette période. En voici quelques-uns :

1. Les historiens catholiques en majorité ont longtemps qualifié la Réforme d’hérésie inventée par un Luther taré, apostat, obsédé sexuel. Vatican II a modéré la critique, mais Luther demeure schismatique, et les protestants actuels sont « des frères séparés » !
2. Les rationalistes (18ème siècle), dont Montesquieu, Voltaire, Hume, donnent à la géographie un rôle prépondérant : ils opposent le Nord de l’Europe plutôt indépendant à un Sud soumis à l’autorité écrasante de la papauté. On met en avant la concurrence entre Luther, moine augustinien, et Tetzel, moine dominicain, en suggérant que chacun cherchait à tirer un profit maximum de la vente des indulgences.
3. Toujours sous l’influence des « Lumières » de la libre pensée, le Romantisme du 19ème siècle conçoit la Réforme comme une sorte de Révolution française dans le domaine de la liberté de pensée, comme un combat contre la tyrannie intellectuelle.
4. Les interprétations économiques et évolutionnistes, après 1859, multiples et bigarrées (Marx, Tolstoï, Nietzsche), interprètent la Réforme comme la rébellion contre la cupidité de la papauté. La masse populaire a compris son droit de posséder des biens matériels au même titre que les classes aisées ; l’évolution de l’espèce humaine de cette époque la pousse à lutter pour une vie plus équitable.
5. L’interprétation chrétienne évangélique, représentée par l’historien suisse Merle d’Aubigné († 1872), met en évidence le caractère essentiellement religieux de la révolte des catholiques fidèles pour restaurer la pureté perdue de l’Eglise primitive. Martin Luther est choisi par le Seigneur Jésus-Christ, Tête de l’Eglise, pour leur rappeler que seul Jésus-Christ peut pardonner, sauver, donner la vie éternelle, sans œuvres méritoires, et cela sur la seule base de Sa grâce acceptée par une foi sincère. Le véritable converti en Christ reconnaît que, dans sa souveraineté, Dieu a voulu la révolution spirituelle qui a permis la restauration de ce message libérateur.

III. CONCLUSION

L’histoire est moins une accumulation linéaire d’événements qu’une conjoncture de circonstances denses, chacune ayant ses propres caractéristiques et conséquences. Personne ne peut repérer dès le commencement chaque force vive du changement ni en prévoir le terme. Seul le recul, une fois la « poussière » retombée, conduit à une analyse plus ou moins objective du « qui a fait quoi et pourquoi ».

Honnêtement, admettons que les cinq interprétations ci-dessus apportent chacune leur éclairage pour comprendre la préparation du travail des réformateurs en vue de purifier le catholicisme et d’améliorer le sort de leurs contemporains. La Réforme, telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’est pas arrivée « comme ça ». Le monde du 15ème siècle et du début du 16ème siècle était agité, incertain, confus, apeuré, impatient d’une espérance solide en une vie meilleure. Qui allait la leur apporter ?

Un Evangile prêché dans l’amour, la conviction, la grâce, la clarté, et la puissance de Dieu, ancré dans le Nouveau Testament, voilà le détonateur qui a fait exploser l’ordre établi dans tous les secteurs de la société européenne, et le message qui a servi de guide pour diriger l’Europe entière vers des horizons nouveaux. L’esprit des hommes a été libéré par l’assurance du salut, par l’espoir de quelque chose de nouveau. Beaucoup d’hommes ont été délivrés de leur foi en eux-mêmes (humanisme laïque). Loin d’être programmé, le mouvement de la Réforme fut une vague de fond soulevée par l’Esprit de Dieu, qui a utilisé les instruments de son choix pour … « soli Deo gloria » !

Ainsi s’achève notre aperçu de l’arrière-plan, court mais nécessaire pour comprendre les raisons de cet événement extraordinaire. Dieu est souverain sur l’histoire. Il s’intéresse à tous les êtres humains, car Il veut leur bien-être. C’est notre conviction que la Réforme est venue de Dieu pour transformer le monde d’alors (cf. Rom 2.4), en commençant par la libération spirituelle des individus. L’Evangile prêché et vécu produit toujours des effets à tous les échelons de la société. Notre pauvre monde, même évangélique, a besoin d’une autre Réforme dont les acteurs doivent être des hommes du LIVRE, intrépides, intègres, irréprochables, des hommes de prière, agissant en saison et hors saison comme des témoins véritablement inspirés par le Saint-Esprit, assidus, intelligents, et sans compromis !

Les prochains articles tenteront de faire revivre les trois plus grands acteurs du début de la Réforme, de préciser leurs convictions bibliques. Ultérieurement, nous décrirons les quatre types majeurs de foi évangélique issus de la Réforme et existant au 21ème siècle. Nous serons aussi obligés de mentionner quelques-unes des erreurs commises au nom de Dieu !

1Le cas du pape Jules II (1503-1513) fut notoire : il montait à l’assaut des villes ennemies casqué et cuirassé !

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