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Sommaire du n° 161 jul - sep 2007

 



Dieu aux prises avec le mal

Daniel Audette1

Le mal, un mystère

D’où provient le mal ? Ceux et celles qui étudient sérieusement la doctrine du péché se verront tôt ou tard confrontés à cette question particulièrement angoissante. Existe-t-il une réponse à cette interro-gation ? Certains théologiens soutiennent que oui, élaborent des thèses sur le sujet afin de démontrer l’origine du mal. Cependant, nous sommes de l’avis des théologiens évangéliques qui maintiennent le caractère absolument énigmatique du mal et son origine. Comme l’exprime fort à propos le professeur Henri Blocher, « l’énigme du mal est le seul mystère ‘opaque’ de l’Écriture ».2 Énigme que même les yeux de la foi ne parviennent pas à percer !

Cette confession du mystère du mal n’est cependant pas l’aveu de l’échec devant une réalité (celle du péché) qui échapperait complètement à l’entendement de l’homme.3 Elle est en fait la reconnaissance d’une réalité qui, bien que présente dans l’expérience humaine, ne sonne pourtant pas au diapason de la réalité du monde créé : si le mal dérange, c’est parce qu’il ne s’arrange à rien ; le mal n’étant pas lui-même de création divine, il est par conséquent dérangement de l’ordre créé. Ou dit autrement : le mal est dérèglement qui corrompt et détruit la création de Dieu. Et c’est bien en raison du fait que le mal n’a pas sa place dans le créé qu’il nous apparaît comme mystère. Si le mal n’était pas ainsi mystérieux, il serait alors tout à fait possible de l’expliquer. Mais l’expliquer, ne serait-ce pas du même coup tenter de le justifier, comme s’il était un maillon nécessaire de la chaîne ? Et s’il était effectivement possible de le justifier, ne serait-ce pas en fin de compte Dieu qu’il faudrait blâmer d’avoir produit un si grand fléau ? Si donc le mal ne s’explique pas, c’est uniquement parce qu’il est étranger à la vie de Dieu, et non parce qu’il échappe à notre intelligence.

D’autres mystères sont contenus dans l’Écriture. La grâce de Dieu est un de ces mystères. L’énigme de la grâce, cependant, est bien différente de l’énigme du mal. Car le mystère de la grâce, contrairement au mystère du mal, ne gît ni dans la terreur ni dans la souffrance, mais dans la pure lumière de la bonté divine ; il s’agit d’un mystère lumineux et délicieux pour l’intelligence. Quant au mal, il sera toujours souffrance pour la raison humaine, puisque l’absence d’origine et le statut d’étranger à la création de Dieu de celui-ci apparaîtront toujours à celle-ci comme une énigme angoissante : si Dieu n’est pas l’auteur du mal, si le péché n’est pas « originé » de lui, d’où le mal a-t-il pu surgir ?

Le mal et l’homme

Toute souffrance requiert une consolation. Il serait vain cependant de chercher un soulagement à la « souffrance cognitive » qu’engendre le mal via l’avenue du savoir rationnel. Car la véritable consolation s’obtient non par une soi-disant connaissance théorique du mal, mais dans la confession de sa propre culpabilité. C’est pourquoi toute tentative d’élucidation du mal dans le but de le justifier (et ainsi soulager sa conscience) doit être considérée comme un refus de confesser son propre péché. L’Écriture ne permet aucun écart à ce sujet : jamais en effet elle ne donne à penser que l’homme serait pour ainsi dire « atteint » par la présence du mal sans que ne soit pris en considération sa propre responsabilité et culpabilité. Il faut se garder de ce piège : « Que nul pécheur n’imagine qu’il peut s’excuser en imputant à Dieu la causalité du mal. »4 La Bible nous dépeint en effet l’homme dans toute sa culpabilité, où lui seul est à blâmer : « Car il n’y a pas de distinction : tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu. » (Rom 3.23).

Ainsi, dans l’étude du problème du mal, l’homme est entièrement impliqué parce que c’est aussi le récit de son péché et de sa culpabilité qu’il entend étudier. Dans ce domaine, nul n’a le droit d’adopter une attitude désinvolte qui ressemblerait à du « cela-ne-me-concerne-pas ! ». Bien au contraire, chaque homme ne peut que s’humilier et confesser qu’il a, lui aussi, commis le mal. Cette dernière attitude est à vrai dire la seule par laquelle la question du péché peut être correctement abordée.

On ne saurait trop insister sur le lien étroit qui existe entre la question de l’origine du mal et la culpabilité du pécheur. Ce lien, bien entendu, n’a rien d’une construction théorique artificielle. Il s’agit en fait du lien fondamental qui nous permet de « prendre conscience » de la présence du péché dans la création : le péché « existe » parce que l’homme a choisi le péché. On ne peut aller au-delà de ce lien. Car situer le péché à l’extérieur de la volonté humaine reviendrait à placer son origine dans la substance même de la création, donc à faire du Dieu créateur l’auteur du mal. Or la Bible ne permet jamais une telle supposition. C’est aussi ce lien qui a conduit le théologien néerlandais Herman Bavinck à dire avec tant de justesse et de réalisme que « le péché n’a pas d’origine, mais seulement un commencement ».5 Chaque chose créée a son origine en Dieu. Or, si le péché avait aussi sa propre origine, il faudrait alors admettre qu’il procède de Dieu, ce que l’Écriture nous interdit formellement d’affirmer. Il ne reste alors qu’à reconnaître que le péché a seulement un commencement, et que ce commencement coïncide avec la libre décision humaine de pécher.

Est-ce donc dire qu’il y aurait eu une faille lors de la conception de la créature humaine, une sorte de fissure dans sa liberté ? Peut-on sur ce point suivre Thomas d’Aquin, qui disait que « des créatures faillibles doivent bien défaillir quelquefois » ? Ou encore d’autres théologiens, C.S. Lewis par exemple, qui ont conclu qu’il « est essentiel à la liberté de pouvoir pécher, de pouvoir dire non à Dieu comme de pouvoir lui dire oui »6 ? Une telle faille inhérente à la liberté humaine n’est toutefois pas possible. Car tout ce que Dieu a créé était non seulement bon, mais encore très bon, la création de l’homme incluse (Gen 1.31). Certes, la Bible atteste à maintes reprises que l’introduction du péché dans le monde relève de l’usage de la liberté créée. Jamais cependant elle n’impute de fêlure à cette liberté ; elle ne résout pas l’énigme douloureuse du mal par l’affirmation d’une liberté déficiente. Car la liberté de l’homme a aussi été créée bonne, voire très bonne ! Autrement Dieu serait l’auteur du mal à titre de possible :

« Ou bien on prétendrait, pour l’excuser, que Dieu ne pouvait pas créer la liberté autrement : on poserait alors une nécessité extérieure à Dieu, s’imposant à Dieu même. Ou bien on devrait chercher dans la nature de Dieu la source du mal virtuel inhérent à la liberté ; Dieu serait compromis avec le mal. » 7

Face au mal, une consolation

Si le mal est donc si mystérieux, que reste-t-il alors à espérer ? Où tourner les yeux, quand le mal qui nous afflige et que l’on inflige demeure inexplicable ? Vers qui, vers quoi aller afin de trouver liberté et consolation ? Puisqu’il n’y a pas de solution à l’énigme du mal, existe-t-il au moins une consolation ? Et si une telle consolation existe, en quoi consiste-t-elle ? Comment la trouver, l’obtenir ? De plus, « la présence de cette énigme non résolue, de ce mystère blessant, est-elle une faiblesse, peut-être un vice irrémédiable de la doctrine biblique »8 ? Il faut admettre que cette dernière question est fort légitime, car on ne doit pas renoncer facilement à la nécessité de la cohérence et de l’harmonie des représentations théologiques, et on ne plonge pas volontiers dans la notion de mystère.

Heureusement, la Bible offre une consolation au problème du mal. Quant à son énigme, l’Écriture préserve pleinement le mystère. Car une réponse rationnelle au « pourquoi ? » du mal atténuerait inévitablement son caractère scandaleux ; une telle « solution » nierait en effet le « mal du mal ». La consolation qu’offre l’Écriture face à ce mystère est composée de trois thèses fondamentales.

1. « Le mal est mauvais totalement, radicalement, absolument. »9 Le témoignage biblique ne laisse planer aucun doute à ce sujet : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien » (És 5.20) ; « Ayez le mal en horreur. » (Rom 12.9)

2. La maîtrise de Dieu sur tout événement est entière : « Dieu est souverain totalement, radicalement, absolument. »10 Le mal n’est donc pas une réalité indépendante de Dieu et son vouloir ; il ne lui « glisse pas entre les doigts ». Une fois de plus, le témoignage de l’Écriture est explicite : Dieu opère tout selon son plan (Éph 1.11) ; il est au ciel et « il fait tout ce qu’il veut » (Ps 115.3).

3. À ces deux premières thèses, on doit ajouter le grand a priori biblique, selon l’expression de Berkouwer : la bonté, la sainteté et la pureté de la majesté de Dieu11 : « Dieu est bon totalement, radicalement, absolument. »12 Dieu ne supporte pas la vue du mal (selon Hab 1.13, ses yeux sont « trop purs pour voir le mal »). C’est pourquoi on ne peut lui imputer de complicité avec le mal. L’apôtre Paul dira de Dieu qu’il « habite une lumière inaccessible » (1 Tim 6.16). Selon Jean, Dieu est lui-même lumière, car « il n’y a pas en lui de ténèbres » (1 Jean 1.5). Jacques affine ce portrait, en affirmant que « Dieu ne peut être tenté par le mal et ne tente lui-même personne » (Jac 1.13).

Ces trois thèses, bien sûr, n’entendent pas expliquer l’énigme du mal. Par contre, elles procurent au chrétien l’assurance de la parfaite détermination de Dieu d’éliminer le mal. Elles nous dépeignent en effet Dieu tel qu’il est : il a le mal en horreur et il ne le laissera pas subsister. C’est d’ailleurs en s’approchant de Dieu que le chrétien prendra progressivement conscience du caractère absolument scandaleux du mal. Se rapprocher de la pure lumière de Dieu, c’est en même temps s’apercevoir que celui-ci n’a aucune participation avec les œuvres des ténèbres. Au contraire, il les combat et les détruit sans merci. Quelle consolation pour le croyant de savoir que le Dieu qu’il adore n’est pas pour mais contre le mal !

La force de la doctrine évangélique du péché réside donc dans son absence de solution : il n’y a pas de solution au problème du mal parce que, justement, il n’y a pas de raison au mal : « La faiblesse apparente de la doctrine biblique se révèle comme l’une de ses plus grandes forces ! Ce n’est pas par hasard si l’événement central est aussi celui qui illustre le plus solennellement les « trois vérités » [les trois thèses] : à la Croix, le Dieu d’amour triomphe du mal ! »13

NOTES
1 De la Faculté de théologie évangélique de l’Université Acadia, à Montréal. L’auteur s’inspire largement, dans cette étude, des ouvrages d’Henri Blocher sur le thème retenu.
2 Henri Blocher, Fac étude : la doctrine du péché et de la rédemption, premier fascicule, nouvelle édition révisée et augmentée, Vaux-sur-Seine, Édifac, 1997, p. 14.
3 Comme le déclare fort bien Gordon J. Spykman, « une 'théodicée du péché' [la défense de Dieu] est hors de question. » Et d'ajouter : « Cette conclusion n'est pas la fuite d'un esprit vaincu cherchant refuge dans l'asile de l'ignorance [...] L'origine du mal demeure un mystère inexplicable. » Gordon J. Spykman, Reformational Theology : A New Paradigm for Doing Dogmatics, Grand Rapids, Eerdmans, 1992, p. 311.
4 Henri Blocher, Le Mal et la Croix, Méry-sur-Oise, Sator, 1990, p. 139.
5 Herman Bavinck, cité par G. C. Berkouwer, Sin, Grand Rapids, Eerdmans, 1980, p. 18.
6 Henri Blocher, Fac étude, op.cit., p. 16.
7 Ibid., p. 18.
8 Ibid., p. 19.
9 Ibid., p. 14.
10 Henri Blocher, Fac étude, op.cit., p. 14.
11 G. C. Berkouwer, op.cit., p. 26.
12 Henri Blocher, Fac étude, op.cit., p. 14.
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