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Sommaire du n° 116 avr - jun 2010

 



Le corps vu par un médecin chrétien

Élisabeth Fournier-Charrière

.Élisabeth Fournier-Charrière. Élisabeth Fournier-Charrière est médecin pédiatre. Elle est une spécialiste reconnue de la douleur chez l’enfant. Elle s’implique également dans son église, dans un service d’accompagnement au mariage et auprès des jeunes, ainsi que dans une association humanitaire chrétienne. Elle est mariée et mère de trois grands enfants.

Le médecin a d’abord affaire au corps de son patient, c’est une évidence.

L’apprentissage du métier de médecin fait la part belle au corps d’abord, pour s’attacher à comprendre ses fonctions et ses dérèglements.

Les connaissances des médecins relatives à la psychologie sont souvent moindres.

C’est ainsi qu’une dichotomie implicite corps/psyché s’installe.

Cependant nombre de symptômes sont inexpliqués, ils ne correspondent pas à un dysfonctionnement organique identifiable. La médecine psychosomatique tente de sortir de ce dualisme, pour regarder le patient comme un tout dans son corps. En fait, dans toutes les situations, même les plus organiques, l’expérience permet de réunifier soma et psyché : chaque atteinte dans un domaine, corporel ou psychologique, retentit sur l’autre domaine ou s’exprime dans l’autre domaine ; si le trouble est d’abord dans l’esprit, il est visible aussi dans le corps ; si le trouble est d’abord dans le corps, l’esprit en est perturbé. De la même façon, la douleur associe sensorialité (perception désagréable), émotion inévitable (peur et détresse), pensées et raisonnements, et comportement visible sur le corps du patient. Plus simplement, le corps « parle », comme on dit communément.

L’ensemble de la personne comprend aussi une part immatérielle, invisible mais bien présente, spirituelle, – souffle de Dieu, respiration de vie. Le corps est le lieu physique de cette personne complexe et plurielle, et il ne peut être réduit au fonctionnement de cellules et de molécules. C’est par le corps que passe le premier contact avec autrui.

Alors, comment le médecin chrétien appréhende-t-il le corps ? En tant que pédiatre, je m’occupe d’enfants, et particulièrement de douleur chez l’enfant, et je peux partager quelques ressentis et réflexions, sans vouloir être exhaustif.

1. Admirer le corps

Le médecin est d’abord le témoin d’un chef d’œuvre, fait d’une « étrange et merveilleuse manière » (Ps 139.14). Plus les connaissances progressent dans le domaine du fonctionnement du corps humain, de chaque organe, de chaque cellule, des interactions entre elles, plus l’étonnement grandit. À l’échelon macroscopique comme à l’échelon moléculaire, tout est extraordinaire de complexité, chaque cellule spécialisée surprend. Tout un monde de signaux de communication est à l’œuvre à chaque instant, pour maintenir le corps en bonne santé.

Quelle beauté dans le corps d’un enfant en pleine santé ! Les enfants sont des êtres vivants, mystérieux et merveilleux, des personnes humaines à part entière. Leur croissance, leur développement, suscitent aussi notre admiration profonde. Cependant ne nous appuyons pas sur des critères morphologiques ou des standards de mode, allons au-delà.

En effet, en même temps, nous nous rappelons que cette personne a été faite à l’image de Dieu, pour refléter l’image de Dieu, elle a été appelée à l’existence, engendrée. Ce qui nous est proposé par la révélation divine, nous amène à discerner que le corps est beau parce qu’il est reflète le projet de l’être, ou pour le dire de façon plus simple : le corps est beau parce qu’il est habité par une âme. Toutes ces pensées participent au plaisir et à l’émerveillement éprouvés devant un nouveau-né.

Cet enfant devant nous est un être unique, une association de concret et d’immatériel, qui porte un nom. Son corps est le lieu précieux de sa personne, animé par l’esprit et l’âme, et il est impossible de tracer la frontière exacte entre le physique, le psychologique et le spirituel.

Cette admiration peut nous ramener à Jésus, à sa naissance qui nous étonne, à sa croissance et à son développement que nous imaginons.

Cet enfant, ce patient, va apprendre, avec ses parents, à apprécier son corps, à le nourrir et l’entourer de soins (Éph 5.29) ; il va bâtir son espace intime, apprendre à respecter son corps. Le « soin » du médecin et des soignants peut y contribuer.

2. Approcher le corps du patient d’un point de vue médical

Le corps est abordé d’abord par le visage et le regard : on perçoit un visage, on rencontre une présence dans l’expression et le regard. L’état de santé (la fatigue, la dépression, la douleur, les émotions) est visible sur le corps, et d’abord sur le visage. Un petit enfant est particulièrement lisible, il ne contrôle pas son expression, et nous donne à voir et à lire son ressenti ; quand il grandit, le déchiffrage peut devenir plus difficile, car chacun porte facilement un masque.

Pour établir son diagnostic, ou simplement statuer sur la bonne santé, le médecin examine, il a le droit – exceptionnel, reconnu par la société et accepté des parents comme des enfants – de regarder, toucher, examiner le corps dénudé. Les enfants ont aussi des droits, ils ont également besoin de protection. L’approche du corps se doit d’être simple et digne, jamais critique, si possible assortie de commentaires positifs, et parfois ludique avec l’enfant : toucher, palper, ausculter, peser, mesurer… en respectant et même en favorisant la pudeur. On dit ce que l’on fait et ce que l’on va faire, avec respect et délicatesse, alors que l’on cherche à objectiver des « signes cliniques », qui nous éclairent sur des mécanismes pathogènes. C’est aussi respecter une juste distance – la distance de sécurité – être prudent dans les attitudes, la proximité, le territoire intime, avoir le regard chaste et clair, sans séduction, – et cela à tout âge, mais particulièrement, bien sûr, avec les adolescents.

« Le corps dénudé peut être honoré par le regard qui le perçoit et le reçoit comme expressif, tout entier expression d’une présence personnelle. […] Lorsqu’il est perçu à partir du visage, le corps tout entier, dans sa nudité même, peut être regardé sans impudeur » (Xavier Lacroix). En tant que médecin, je regarde, j’examine une personne, un corps « sujet » et non « objet », et le corps que je regarde est comme « habillé » par ce regard. Mon regard, mon expression, accueillent le corps de l’autre, sans le juger, sans se l’approprier.

3. Prendre soin du corps

Devant nous une personne se présente avec sa plainte. La mission du médecin est de rétablir la santé, autant que faire se peut. Cette mission nous évoque l’injonction du Samaritain à l’hôtelier, à propos du blessé qu’il a amené : « Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus […] » (Luc 10.35). Quelle étendue dans ce « de plus » : tous les besoins de la personne semblent sous entendus. C’est une médecine de la personne, approche reprise et développée par Paul Tournier1.

L’enfant et ses parents se confient à nous : cela implique échanges loyaux, respect et dignité, du soigné comme du soignant. Cette attitude a détrôné l’approche paternaliste du médecin, qui se place au dessus du patient, sachant et décidant à sa place. La loi française va d’ailleurs dans cette direction2, elle dynamise l’autonomie du patient comme la responsabilité du médecin.

Dans le domaine des soins médicaux du corps, pouvons-nous aussi appliquer la règle d’or : « Faites aux autres ce que vous voulez qu’on vous fasse » (Matt 7.12) ? Nombre de médecins reconnaissent que leur approche change après avoir été eux-mêmes malades !

Les soins médicaux peuvent s’empreindre d’empathie, de bienveillance, dans un projet de collaboration ; parfois doit être communiquée de l’énergie stimulante, de la fermeté, et parfois de la douceur, de la compassion.

Le regard porté sur le corps malade, les paroles, et tous les signaux de communication non verbale qui les accompagnent, font que le patient se sent respecté, écouté, apprécié, reconnu, malgré la maladie. Un « pacte de soin » est implicitement conclu, une alliance thérapeutique s’établit entre le médecin, l’enfant et ses parents.

Jésus a passé beaucoup de temps avec les malades, les handicapés, nous faisons de même ; il regardait, il touchait, il parlait, nous faisons de même. L’analogie s’arrête là car il avait le pouvoir de guérir et de pardonner. Nous pouvons néanmoins ressentir une collaboration avec le Dieu puissant qui guérit, mais bien sûr nous, nous ne guérissons pas toujours.

Cependant Jésus nous dit : « ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Matt 25.40). Alors ces petits que nous soignons, nous pouvons les considérer comme les petits frères et soeurs de Jésus.

Des questions éthiques délicates se posent plus particulièrement au début et à la fin de la vie, dans un contexte de souffrance, de tragédie humaine : stérilité, anomalies fœtales, réanimation, fin de vie, soins palliatifs. Nous sommes appelés à essayer de comprendre, à entrer dans l’expérience humaine, en trouvant moyen d’accompagner ces parents.

Soigner, c’est une invitation à la modestie.

4. Soulager le corps souffrant

Le corps peut être crispé, tendu, par des contraintes physiques, émotionnelles, psychiques ou spirituelles. Souffrance morale et douleur physique s’entremêlent souvent.

La douleur fait appel à la solidarité humaine, elle nous incite à « porter les fardeaux les uns des autres » (Gal 6.2). Au plan médical, cela veut dire lutter contre la douleur et la souffrance. Pour nous comme pour les patients qui viennent à nous, l'acceptation de la vie n'a rien à voir avec la résignation. Au contraire, cela signifie l'accepter comme elle vient, avec tous les handicaps, la souffrance, et les injustices, puis tout mettre en oeuvre pour soulager, – cela fait partie de notre vocation.

Mais une révolte intérieure peut gronder, partagée avec l’enfant et ses parents : « Et pendant ce temps, où est Dieu ? » (C.S. Lewis) « À ce moment-là, tous les discours à propos de la résignation, de l'acceptation de la volonté de Dieu ou de la valeur rédemptrice de la souffrance sont insupportables » (Bernard Ugeux).

La souffrance requiert une réponse médicale, pour l’alléger ; mais elle reste un mystère, et elle exige une présence. Cette présence est parfois difficile à assumer : oser entrer dans la chambre où souffre un enfant, où va mourir un enfant, cela exige une atmosphère d’authenticité, sans mensonge. Cet accompagnement médical, psychologique, spirituel c’est la démarche des soins palliatifs. « Restez avec moi » demande Jésus à ses amis lorsque l’approche de la mort l’angoisse (Matt 6.38). À la fin, on laisse venir la mort, que C.S. Lewis appelle « une miséricorde sévère » : quand il n’y a plus rien à faire, il ne reste qu’à être, être avec.

5. Se laisser éclairer par la foi

Bien des attitudes décrites ici relèvent simplement d’une éthique médicale partagée avec nos collègues, laïcs, athées, agnostiques, ou d’autre confession religieuse. Alors quel « plus » apporte la foi pour le médecin chrétien ?

La foi éclaire les mystères, mais incomplètement, comme au travers d’un voile. Nous savons que Dieu ne s’est pas révélé au travers d’une majesté glorieuse, mais sous les traits d’un homme brisé, au corps sanglant cloué sur une croix. Angoisse, rejet, sentiment d'abandon, fatigue, solitude, souffrance physique extrême : le Christ a connu les pires douleurs de l'humanité. Paul Claudel dit : « Dieu n’est pas venu supprimer la souffrance. Il n’est même pas venu pour l’expliquer mais il est venu la remplir de sa présence. »

Si la foi n’explique pas tout, elle permet de porter en nous et autour de nous le mystère, celui de Dieu, mystère qui inclut celui de la souffrance, et celui de la personne humaine. L’être humain ne peut être réduit à ses maladies, ses souffrances, ni d’ailleurs à ses joies ou ses performances. La foi permet de voir au-delà de l’apparence fragile.

La foi déploie de nouveaux horizons dans notre compréhension du corps. Notre privilège en tant que chrétiens est de voir le Créateur, le Sauveur du corps, ce Dieu qui aime le corps qu’il a créé, jusqu'à s’y incarner, et jusqu’à vouloir le ressusciter.

Enfin la foi renouvelle nos forces, comme dit Bernard Ugeux : « Du cœur de ma fragilité reconnue et acceptée sourd une force, une capacité d’accueillir la fragilité, la misère même des autres avec tendresse, en me laissant toucher, mais sans me laisser envahir ou détruire. » Et de nous inciter à puiser au quotidien dans son cœur à lui. Rappelons-nous que les souffrants ne sont pas les seuls à être faibles, que tous, nous avons besoin d’encouragement3.

1Paul Tournier, médecin genevois protestant (1898-1986) en fut un ardent défenseur dans sa pratique et à travers ses nombreux écrits.
2Loi relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé, dite loi Kouchner, du 4 mars 2002
3Pour approfondir :
Lydia Jaeger et coll, L’âme et le cerveau, l’enjeu des neurosciences, Édifac et Excelsis, 2009
Michel Johner et coll, Le corps et le christianisme, Excelsis 2003
Xavier Lacroix, Le corps de l’esprit, Les éditions du Cerf, 2002
Paul Tournier, Médecine de la personne, Delachaux et Nestlé 1940
Bernard Ugeux, Traverser nos fragilités, Les éditions de l’atelier, 2006
John Wyatt, Questions de vie et de mort : la foi et l’éthique médicale, Excelsis, 2009
Philip Yancey, Où est Dieu dans l’épreuve, Éditions Ligue pour la lecture de la Bible, 2007
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