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Sommaire du n° 176 Avril - Juin 2011

 



Promesses 176 – Histoire de l’Église

LE PIÉTISME

Daniel Argaud

Daniel Argaud Daniel Argaud est historien de formation et a enseigné l’histoire au lycée. Il est actif dans son église locale et a été à l’origine de la série Sondez les Écritures, pour laquelle il a rédigé les commentaires de Luc, du Lévitique et d’Esther. Il est marié, père de trois garçons et plusieurs fois grand-père

Le contexte historique

Le piétisme désigne un mouvement de renouveau religieux qui apparaît au xviie siècle en Allemagne luthérienne et s'épanouit pleinement au xviiie siècle en Europe. Peu connu en France, il a néanmoins fortement influencé le protestantisme évangélique européen jusqu’à nos jours.

De 1560 à 1650 environ, l’Europe est déchirée par des luttes religieuses, relayées par des conflits politiques. Beaucoup de chrétiens s’interrogent devant les horreurs commises de tous côtés : comment le message d’amour et de pardon du Christ peut-il conduire à de telles dérives ? Beaucoup en viennent à douter de la pertinence de l’Évangile. L’idée de tolérance pénètre chez de nombreux chrétiens qui relativisent alors les fondements bibliques. La foi personnelle, qualifiée de « subjective », fait place à une foi « objective » qui se résume à accepter une série de propositions suffisantes pour être un « bon chrétien ».

L’initiateur du piétisme : P. J. Spener (1635-1705)

Philipp Jacob Spener naît dans une famille luthérienne alsacienne. Il fait des études à la faculté de théologie de Strasbourg pour devenir pasteur. Il y exerce son ministère, puis à Francfort sur le Main, Dresde et Berlin.

Déçu par une vie d’église qu’il juge formelle, il rassemble les chrétiens sincères dans des « collèges de piété », petites assemblées d’édification mutuelle. Il espère ainsi réveiller l’Église luthérienne. De fait, ces réunions donnent un nouvel élan qui ébranle le luthéranisme établi. L’afflux de fidèles est tel qu’il faut bientôt leur trouver un qualificatif, on les appelle alors les « piétistes ».

En 1675, Spener publie un ouvrage de rénovation religieuse qui a un grand retentissement : les Pia desideria (« Vœux pour introduire davantage de piété »). Le livre se divise en trois parties.

La première décrit le triste état de l’Église luthérienne.

Les chrétiens luthériens, après la disparition des grands initiateurs de leur mouvement, eurent tendance à considérer les textes conciliateurs (Confession d’Augsbourg, Articles de Smalkalde, Catéchismes, traités et propos de Luther, Formule de Concorde) comme source privilégiée d’autorité. Cent ans après la Réforme, beaucoup de luthériens n'avaient qu'une connaissance très approximative des Saintes Écritures. Ils versèrent alors dans le formalisme.

Spener, lui aussi, affirme la nécessité de revenir à des textes comme celui de la Confession d’Augsbourg. Mais, dit-il, cela ne suffit pas. Si les pratiques ne sont pas des actes de foi, elles deviennent un piège subtil. Pour Spener, la doctrine de l'Église luthérienne reste vraie, mais la vie de l'Église et de ses membres est défaillante.

La seconde partie annonce un avenir meilleur pour l’Église luthérienne.

En effet, si les croyants vivent l’Évangile au quotidien, juifs et catholiques se convertiront en présence d’un témoignage aussi lumineux. Le trait caractéristique du piétisme est dévoilé : la sanctification. Pour Spener, quel que soit l’état de ruine de l’Église, le Saint Esprit a toujours la même puissance qu’aux temps apostoliques. Il peut donc opérer l’œuvre de conversion et de sanctification indispensable au renouveau de l’Église luthérienne.

La troisième partie propose six solutions concrètes.

1. Répandre la Parole de Dieu

« Le précieux travail de la Réformation a consisté à ramener les gens à la Parole de Dieu qui avait été presque jetée aux oubliettes. […] Toute l’Écriture […] devrait être connue de la communauté. »

Les communautés devraient se familiariser avec l’ensemble de la Bible, à la fois par la lecture privée et par des études bibliques communes.

2. Remettre en usage l’ancienne forme apostolique des assemblées

Spener regrette que le sacerdoce universel du croyant soit tombé en désuétude. Selon 1 Corinthiens 14, il rappelle qu’il n’est pas réservé à un seul homme de prêcher. Spener propose donc un entretien fraternel sur le texte lu : l’étude biblique communautaire est née !

3. Pratiquer le vrai christianisme

« Le savoir n’est absolument pas suffisant dans la vie chrétienne. Celle-ci réside beaucoup plus dans la pratique et surtout, notre cher Sauveur nous a bien recommandé l’amour comme vrai signe distinctif des disciples. Si nous réussissions à faire surgir parmi nos chrétiens un amour ardent les uns pour les autres d’abord et pour tous les hommes ensuite, alors presque tout ce que nous revendiquons est accompli. »

4. Se défier des controverses religieuses

Elles conduisent trop souvent à des divisions injustifiées du point de vue biblique. Pour autant, il ne s’agit pas de renier ses convictions !

« Nous attacher à nous consolider, à nous fortifier dans la vérité que nous avons reconnue. Mais dans cette vérité chrétienne, il y a l’amour. ».

5. Changer la formation des pasteurs

Spener dénonce les facultés luthériennes de théologie qui forment des controversistes et pas des pasteurs. Spener souhaite que les étudiants produisent « des diplômes attestant non seulement leur savoir, mais une vie de piété. »

6. Veiller au contenu des prédications

Elles doivent amener les inconvertis au salut et nourrir la vie spirituelle des paroissiens.

« La chaire n’est pas l’endroit où l’on doit étaler son art avec magnificence. On doit prêcher la Parole du Seigneur avec simplicité, mais avec force. »

Le piétisme au xviiie siècle

Zinzendorf (1700-1760) et les frères moraves

Le comte L. Zinzendorf naît dans une famille noble. Son père, ministre et conseiller à la cour de l’Électeur de Saxe, à Dresde, rencontre Spener. Il entre dans le mouvement piétiste et envoie son fils, Ludwig, étudier à l’université de Halle, fondée par les piétistes. Ainsi, tout jeune, Zinzendorf a baigné dans le piétisme. Il héberge sur ses terres la communauté des Frères moraves de Hernnhut, qui s’organise assez rapidement en église indépendante de l’Église luthérienne. Tournée vers l’évangélisation, elle envoie des missionnaires dans 24 pays et crée un réseau d’églises un peu partout dans le monde.

John Wesley (1703-1791) et le méthodisme

L’Église anglicane, anémiée spirituellement, a besoin d’un renouveau religieux. John entend suivre les traces de son père pasteur. Il fait des études à Oxford, est ordonné en 1728 pour exercer son ministère au sein de l’Église anglicane.

John, son frère Charles, G. Whitefield, et quelques camarades d’étude, décident de mener une vie chrétienne « méthodique ». Ils fondent le « Holy Club » (« club de la sainteté »). La « méthode » rappelle la discipline monastique du Moyen Âge : lever à 5 heures, jeûne deux jours par semaine, une journée consacrée à la prière…

En 1735, John s’engage comme missionnaire auprès des Indiens en Géorgie, colonie américaine. Sur le bateau, il rencontre un groupe de frères moraves. Leur foi vivante, leur joie communicative, leur dévouement pour les autres l’impressionnent beaucoup.

La mission en Géorgie se solde par un échec. Au lieu d'apporter l’Évangile aux Indiens, il se retrouve pasteur de paroisse. John rentre à Londres, raconte son expérience à un pasteur morave qui lui dit : « Il te manque la foi ! » John comprend qu’il n’a pas vécu l’expérience d’une vraie conversion. En mai 1738, il se confie au Seigneur et écrit peu après : « Je sentis que j’avais foi dans le Christ, le Christ seul pour mon salut. Je reçus l’assurance qu’il avait effacé mes péchés. » Désormais Wesley prêche dans les églises anglicanes la justification par la grâce et la sanctification qui en découle. Son message ne convient pas à sa hiérarchie qui lui interdit de prêcher en chaire. Alors Wesley annonce l’Évangile en plein air à des foules d’ouvriers du textile, des mines, aux pauvres et aux exclus. Avec son ami Whitefield, Wesley inaugure l’évangélisation de masse, réunissant jusqu’à 30 000 personnes.

La rupture avec l’Église anglicane se produit en 1784, les wesleyens sont alors appelés « méthodistes ».

L’originalité du piétisme

D’une manière générale, le piétisme a renoué avec les thèmes clés de la foi chrétienne, notamment le salut de l'homme pécheur grâce au sacrifice du Christ sur la croix, en insistant sur la repentance et la régénération.

Les piétistes, marqués par la lutte contre la philosophie des Lumières (la raison humaine devient la source d’autorité), influencés par la sentimentalité romantique individualiste, affirment avec force que le christianisme est une affaire d’expérience personnelle, de « cœur », avant d’être une doctrine.

La piété personnelle

L’importance de la nouvelle naissance, de la sanctification, du culte personnel et familial (lecture de la Parole, de la prière, du chant) a été réaffirmée.

Le piétisme favorise un christianisme conçu comme décision personnelle. Cette mise en avant du « je » alimente l’hymnologie et de nombreuses biographies, qui devient un genre littéraire très en vogue.

L’importance de la Bible

Le commentaire biblique (souvent linéaire) donne toute son importance à la Bible et remplace la somme théologique.

Toutefois, l’insistance sur l’expérience personnelle (souvent opposée à la réflexion théologique et à l’exégèse biblique, jugées trop intellectuelles) constitue un danger qui n’a pas toujours été évité et qui a pu conduire à des dérives doctrinales (par ex. la double sanctification chez Wesley).

La piété collective

Le piétisme a inauguré les groupes d’étude biblique, véritable révolution à une époque où le « ministre » avait souvent le monopole de la parole.

Sous l’influence du piétisme, le chant communautaire évolue. Zinzendorf et les frères moraves accentuent le lien entre le croyant et les souffrances du Christ. John et Charles Wesley composent environ 6000 cantiques. Quelques-uns ont été traduits en français, notamment, « Seigneur, que n’ai-je mille voix ? » Les cantiques se substituent aux psaumes chantés.

Dans plusieurs « cantates et passions », le luthérien J.S. Bach, fait dialoguer l’âme du croyant et le Christ. Cette complicité, proche de la familiarité, détone par rapport à l’austérité d’autres compositions. Il s’agit là d’un héritage du mouvement piétiste.

Par ailleurs, les frères Wesley, pasteurs, pour un temps encore, de l’Église anglicane, vont permettre la prière libre dans l’assemblée. Une nouveauté qui a survécu jusqu’à nos jours.

Les piétistes adoptent aussi un langage particulier : les titres de civilité font place à l’appellation de « frères » ou « sœurs ». Sont particulièrement prisés les mots « âme », « cœur », « vivant » (un témoignage « vivant »), « bienheureux », « réveillé »…

Le rapport à l’Église

Le piétisme modifie la conception de l’appartenance ecclésiastique : être membre de la communauté chrétienne ne consiste plus en premier lieu à se soumettre aux doctrines et aux pratiques de l'Église, mais à se rattacher à la communauté des chrétiens sincères et authentiques.

L’importance de l’expérience personnelle conduit à la réhabilitation des laïcs dans l’Église. En effet, pour les piétistes, un ministre n’est pas accrédité dans le ministère par un diplôme ou une ordination, mais par sa piété. Un laïc, dont la moralité est reconnue, peut exercer un ministère public.

La mission

Les fondateurs du mouvement se sont beaucoup impliqués dans l’évangélisation des foules et dans la mission hors d’Europe. Tout chrétien converti doit travailler à répandre l'Évangile et à propager la foi. Le colportage de journaux et de petits traités se développe. Les sociétés d’édition de Bibles diffusent de nouvelles traductions (Ostervald surtout).

L’aide matérielle aux plus démunis n’est pas négligée. L’amour du prochain retrouve ainsi la dimension sociale rappelée si souvent dans les Écritures.

L’influence du piétisme jusqu’à nos jours

Le piétisme a fortement marqué les Églises anglo-saxonnes et les mouvements de Réveil qui ont suivi.

En France, la pensée théologique des réveils n'est pas autonome ; elle dépend de la Grande-Bretagne (Wesley, Wilcox, Haldane, Darby…), de l'Allemagne (Spener) et de la Suisse (Ostervald, A. Bost, Empeytaz, Neff,...).

Le piétisme a été diffusé en France au xviiie siècle par des pasteurs luthériens comme J. F. Nardin (1687-1728), du pays de Montbéliard, dont les milliers de sermons ont été repris par de nombreux « évangéliques » comme F. Neff (Hautes Alpes), J. F. Vernier (Dauphiné), etc.

Au xixe siècle, les mouvements de réveil, influencés par le méthodisme de Wesley, ont pris le relais pour transmettre l’héritage piétiste.

Que reste-t-il du piétisme aujourd’hui ?

Nombre de communautés évangéliques ont su garder les valeurs bibliques « revisitées » par le piétisme (conversion et sanctification personnelles, autorité de la Parole…). Mais l’importance accordée à l’expérience personnelle, à la critique systématique de la théologie et de l’Église institutionnelle a conduit trop souvent à des dérives regrettables (ghettoïsation, divisions injustifiées, appauvrissement spirituel…).

Le piétisme ? Une belle leçon d’histoire porteuse d’interrogations pour nous aujourd’hui !

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