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Sommaire du n° 195 Janvier à Mars 2016

 




Promesses 195 – Dossier

QUELLE TRADUCTION DE LA BIBLE CHOISIR ?

Viviane André

André,Viviane Née au Nigéria de parents missionnaires avant d’être élevée en partie en France et en partie en Suisse, Viviane André a grandi «entre deux pages de Bible», selon l’expression usuelle. Assez tôt, elle a voulu pouvoir vérifier par elle-même ce qu’on lui enseignait, et elle a donc fait le choix d’étudier les langues anciennes dès le secondaire et jusqu’au niveau universitaire. Elle a ensuite entamé à Vaux-sur-Seine une ormation théologique qu’elle a interrompue pour travailler à la Société Biblique de Genève, puis reprise il y a quelques années. A côté de cela, elle aime transposer les textes bibliques et le message de l’Évangile sous forme théâtrale avec la troupe Étincelle.

Avoir à choisir une version de la Bible représente un problème pour un certain nombre de lecteurs francophones. C’est un problème de riches, puisque bien des peuples seraient heureux d’avoir ne serait-ce que le N.T. dans leur langue. Néanmoins, il reste vrai que plusieurs versions françaises de la Bible sont disponibles et que l’on ne sait pas toujours ce qui les distingue vraiment. Nous proposons ici quelques critères utiles à considérer, autres que celui de la couverture ou du prix.

Rappelons tout d’abord que, si l’on parle de « versions » de la Bible, c’est parce que ses différents livres ont initialement été écrits en hébreu et en araméen pour l’A.T., en grec (ancien) pour le N.T.. Il a donc fallu les traduire dans notre langue pour que nous ayons une chance de les comprendre. A l’heure actuelle, ils sont en effet plutôt rares, les personnes qui connaissent ces langues, et la tendance n’est pas près de s’inverser.

Trois facteurs principaux sont à l’origine de différences entre les versions : le texte servant de base à la traduction ; les principes de traduction suivis ; le niveau de langage lié au public cible.

Le texte de base

Le traducteur confronté à un texte vieux de milliers d’années doit d’abord se demander quel texte il va traduire. En effet, avant l’invention de l’imprimerie à la fin du xve siècle, le seul moyen de transmettre un ouvrage consistait à le recopier à la main, d’où le terme de « manuscrit ». Dans le cas de la Bible, les manuscrits se comptent par milliers dans les langues de rédaction originales et dans des traductions anciennes du texte (dont la traduction en grec de l’A.T. hébreu appelée traduction des Septante). Des spécialistes effectuent un travail de comparaison entre eux et proposent ensuite un texte imprimé, en indiquant dans des notes de bas de page les éventuelles différences entre eux. Certaines différences entre les traductions peuvent donc s’expliquer par le fait que les traducteurs ont choisi de traduire tel texte plutôt que tel autre.

Pour l’A.T., on se base en général sur le plus ancien manuscrit hébreu complet disponible, le codex Leningradensis (daté de 1008 ou 1009 apr. J.-C.), reproduit dans la BibliaHebraicaStuttgartensia. Certains traducteurs se tournent assez vite vers la Septante lorsque l’hébreu est difficile à comprendre, d’autres sont plus réticents à le faire. Ainsi, la Bible de Jérusalem a beaucoup intégré les leçons1 du texte grec avant d’opérer un retour vers le texte hébreu au fil des éditions.

Pour le N.T., certains estiment aujourd’hui que seules les versions reposant sur le TextusReceptus — le texte mis au point par l’humaniste Erasme sur la base de quelques manuscrits tardifs — sont valables, notamment parce que c’était celui qu’utilisaient les Réformateurs. Or, deux manuscrits importants car remontant au ive siècle et contenant l’ensemble du N.T. (avec quelques lacunes) ont été découverts au xixe siècle seulement, soit plusieurs siècles après les Réformateurs : les fameux codex Sinaïticus et codex Vaticanus. Leur texte est reflété dans l’édition dite Nestlé-Aland du N.T. grec, qui sert de base à la majorité des traductions récentes.

Notons que le message fondamental de la Bible reste le même, quels que soient les manuscrits traduits.

Les principes de traduction

Traduire un texte, c’est d’abord chercher à comprendre ce qu’il veut dire. Pour cela, les traducteurs s’aident des outils préparés par des spécialistes, et notamment des grammaires et dictionnaires, que les découvertes archéologiques ou autres permettent de mettre à jour. Mais comprendre la « langue de départ » ne constitue que la première étape ; il s’agit ensuite d’exprimer la même chose dans la « langue d’arrivée ». Cette seconde étape donne lieu à diverses manières de faire, dans le domaine de la Bible en particulier. Plusieurs questions se posent en effet :

?  La manière dont les choses sont dites dans le texte de base est-elle fondamentale, importante ou accessoire ?

Lorsque le texte de base laisse planer certaines ambiguïtés, doit-on les laisser dans la traduction ou chercher à les lever totalement ?

Doit-on rendre le sens du texte avant tout ou rester le plus près possible de la formulation originale ?

 La réponse que l’on donne à ces questions permet, de façon schématique, de répartir les versions françaises en deux catégories principales :

?  celles qui cherchent à rester près de la formulation de départ, du vocabulaire et des tournures de phrases de l’original (on parle de traductions à équivalence formelle ou de traductions littérales) ;

celles qui cherchent à rendre le sens en exprimant les choses comme on les dirait en français, sans trop se soucier des mots ou de la tournure des phrases de la langue de départ (on parle de traductions à équivalence dynamique).

 La première catégorie présente elle-même une certaine diversité. On y trouve des versions qui privilégient avant tout la littéralité même si la formulation française peut être parfois un peu heurtée (Darby), mais aussi d’autres dans lesquelles le souci de proposer un français correct est manifeste (les diverses versions Segond, la Traduction œcuménique de la Bible ou la Bible de Jérusalem). Certaines cherchent à traduire systématiquement le même mot grec ou hébreu par le même mot français (une version concordante comme la Nouvelle Bible Segond), d’autres à rendre les liens étymologiques de la langue originale quitte à inventer parfois des mots en français (Chouraqui).

La Bible en français courant, la Bible en français fondamental et la Bible du Semeur se rangent dans la deuxième catégorie.

La Nouvelle Traduction Bayard est difficile à classer : il s’agit d’une traduction qui se veut littéraire (pas littérale) et affiche sa volonté de polyphonie (aucun souci d’uniformité entre les livres bibliques, du point de vue de la traduction).

Un exemple : En Matthieu 5.20, Jésus dit, mot à mot : « Si de vous la justice ne dépasse pas plus que des scribes et des pharisiens… » Une version littérale traduira : « Si votre justice ne dépasse pas celle des scribes ou des pharisiens… », alors qu’une version à équivalence dynamique cherchera à expliciter ce que l’on entend par le mot « justice ». C’est ainsi que la Bible du Semeur et la Bible en français fondamental le rendent par la notion d’obéissance à la loi, et la Bible en français courant par la fidélité à la volonté de Dieu. La Bible des peuples, elle, parle d’idéal de perfection. Qui a raison ?

Vaut-il mieux, en tant que lecteur, prendre une traduction plutôt littérale ou une traduction à équivalence dynamique ? Il est important de noter que les deux principes de traduction présentent des avantages et des inconvénients.

Avec une traduction à correspondance formelle…

?  on peut davantage se fier à la formulation pour savoir comment les choses étaient dites dans l’original,

mais la traduction peut être moins compréhensible parce que certaines idées ne sont pas formulées selon la manière courante, pour le lecteur, de s’exprimer ou de penser, et que les ambiguïtés de l’original restent en principe présentes.

 Avec une traduction à équivalence dynamique…

?  le texte est généralement plus compréhensible, plus facile d’accès,

mais la part d’interprétation présente dans la formulation française est plus grande et le traducteur oblige en quelque sorte le lecteur à le suivre dans sa compréhension du texte de base.

 Alors, que faire ? Une bonne solution consiste probablement à lire les textes bibliques dans au moins deux versions aux principes de traduction différents en parallèle. Ainsi, on peut profiter des avantages sans être trop pénalisé par les inconvénients.

Le niveau de langage

Les éditeurs de la Bible ont en principe un certain public cible à l’esprit, lorsqu’ils projettent de sortir une nouvelle version. Si vous vous adressez à un public universitaire, vous allez normalement vous autoriser à employer un langage plus complexe que si vous vous adressez à une classe d’enfants de 5 ans. De même, en fonction du lectorat visé, le niveau de langage d’une version de la Bible varie. Certaines affichent clairement la couleur par leur nom même :

?  Les traducteurs de la Bible en français fondamental (aussi appelée Parole de vie) ont choisi de limiter le vocabulaire employé à 3000 mots et d’employer des phrases très courtes, de manière à être compris par des personnes dont le français n’est pas la langue maternelle. Par conséquent, c’est aussi une version à recommander pour des enfants.

La Bible en français courant emploie un langage jugé… courant au moment de sa parution (1982), puis de sa révision (1997), et elle sera plus particulièrement appréciée des adolescents.

De façon un peu moins évidente pour les non-initiés, la Segond 21 est une version à correspondance formelle qui cherche à être compréhensible par les jeunes du xxie siècle, si bien qu’elle emploie aussi un vocabulaire courant au moment de sa parution (2007).

 Certaines versions s’autorisent à employer par moments un vocabulaire relativement élevé. C’est le cas, par exemple, de la Bible du Semeur, de la Traduction œcuménique de la Bible ou des versions Segond antérieures à 1980 (Colombe, NEG,…). Relevons ici un point important : si l’on utilise une version ancienne, il est important de s’assurer que le sens des mots n’a pas changé depuis la date de sa parution (le mot « sens », par exemple, désignait à un moment donné et dans certains contextes le bon sens, l’intelligence ; aujourd’hui, il évoque plutôt les sens physiques et la sensualité).

Quelques versions ont pris le parti d’un langage soutenu (la Bible de Jérusalem), voire très soutenu (Darby, Chouraqui, Nouvelle Bible Segond). Les utiliser, c’est peut-être enrichir votre vocabulaire… mais cela peut aussi vous exposer à ne pas comprendre certains passages !

En conclusion

On peut presque dire qu’il y en a pour tous les besoins et tous les goûts, en matière de versions de la Bible en français ! Pour choisir celle qui lui conviendra le mieux, c’est probablement la question du niveau de langage souhaité que le francophone doit se poser en premier. Ensuite, il devrait se préoccuper des principes de traduction mis en œuvre, pour éviter de tirer des conclusions inappropriées de sa lecture. Même si elle a été abordée en premier lieu et a certaines incidences, il peut considérer la question du texte de base comme relativement accessoire. S’il en a la possibilité, profiter de la variété à disposition en ne se cantonnant pas à une seule version ne pourra pas lui faire de mal : c’est un excellent moyen de creuser le sens du texte biblique et de savourer sa beauté ! En dépit de son scepticisme face à la qualité de certaines versions disponibles à son époque, Augustin lui-même écrivait : « Cette grande variété de traductions sert plus encore à l’intelligence des Écritures qu’elle n’y met obstacle, quand on s’attache à les lire avec une véritable application. C’est en consultant plusieurs traducteurs que souvent on est arrivé à saisir le sens de quelques passages très obscurs.»2

1 La « leçon » d'un texte est l'une des variantes du texte original. Le traducteur doit choisir entre les différentes « leçons » existant dans les manuscrits.
2 Augustin, De doctrina christiana, 2.17.


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