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Sommaire du n° 91 jan - mar 1990

 



Les enseignements de l'Ancien Testament (23)

Genèse 1: Le récit de la création et les mythes créationnistes de l'antiquité orientale

Pierre Berthoud

Depuis le début du 20e siècle, au plus tard avec «Babel et la Bible» de Friedrich Delitzsch (1902), on a pris l'habitude de faire remonter le récit biblique de la création à des sources babyloniennes, ce qui lui enlèverait sa qualité de révélation divine et d'historicité. Les exégètes modernes imaginent que le récit de la création serait né pendant l'exile d'un désir de créer un soubassement aux rites culturels hébraïques. (Le témoignage unanime de la Bible fait remonter la composition de la Genèse à Moïse lui-même, donc au 15e siècle av. J-C. (1) Note du traducteur.)

Poussant plus loin l'abstraction, Claude Lévi-Strauss, sociologue anthropologue, dans « Structuralism and Myth», 1981, prétend que ce ne sont pas les vérités symboliques ou historiques qui donnent aux mythes leur importance, mais ce qu'ils nous dévoilent sur la pensée humaine. Nous verrons plus loin ce qu'il en est.

Caractéristiques sommaires des mythes créationnistes de l'antiquité orientale

L'épopée babylonienne «Enuma Elish» est un hymne de 150 vers à la gloire du dieu Mardouk, qui compléta la création et l'ordre du cosmos en vainquant dieux primitifs et monstres. Les tablettes trouvées à Ninive datent du 7e siècle av. J.-C., mais on estime que ce poème remonte à 1800 av. J-C. Les dieux se livrent des batailles déjà avant la naissance de Mardouk, qui remporte la victoire sur Tiamat, son père. Puis il crée le ciel et la terre, les étoiles et la race humaine, cette dernière dans le but de décharger les dieux des corvées nécessaires à la nutrition. Le poème relate la construction de Babylone, loue l'arme de Mardouk, énumère les devoirs des hommes envers Mardouk et les 50 noms qu'il porte, et se termine par un épilogue.

Comme dans le récit biblique, il est question d'un chaos fait d'eau, partagé en ciel et terre, et de l'existence de la lumière avant la création des luminaires; le chiffre 7 joue un rôle important. En 1876, George Smith publia le «Chaldean Account of Creation», récit qui parle de 3 oiseaux lâchés de l'arche à la fin du déluge. Ce poème babylonien est typique pour tous les autres mythes créationnistes de l'antiquité orientale.

Le parallélisme de ces traits du mythe babylonien avec le récit de la Genèse impressionna tellement les esprits qu'on en oublia les divergences combien plus nombreuses.

Ce que les mythes antiques ont en commun peut se résumer en 5 points:
1. Au début, il y a la matière originelle dont surgit tout le reste, y compris les dieux.
2. Avant la création du cosmos (cosmogonie) a lieu la formation des dieux (théogonie).
3. Les actes créateurs sont provoqués par des relations sexuelles entre dieux et déesses.
4. Tous les mythes sont empreints de polythéisme.
5. Les générations des dieux se succèdent et aboutissent à la souveraineté du dieu régnant.

Ces 5 traits sont caractéristiques pour les mythes babyloniens, cananéens, hittites et grecs. Aucun de ces traits fondamentaux n'est présent dans le récit biblique, qui ne peut donc pas être dérivé de ces mythes d'origine païenne.

Dans l'épopée babylonienne du déluge (Atrahasis), les dieux créent l'homme pour être déchargés de la corvée de cultiver le sol. Le côté pénible de l'existence humaine est donc dû aux dieux, alors que selon Gen 3 il est dû au péché de l'homme, qui est aussi la cause du déluge, alors que les dieux babyloniens détruisent les hommes parce que le bruit qu'ils font leur est devenu insupportable!

Ce qui frappe, c'est le modernisme de certains traits des mythes anciens. Ainsi les dieux cananéens étaient la divinisation des instincts sexuels destructifs - le «sex and crime» actuel. Quant à la théogonie du Grec Hésiode, elle déclare qu'au commencement il y avait le chaos (le vide), la Mère Gala (la terre) et le dieu procréateur Eros; en d'autres termes: l'espace, la matière et l'énergie. Nous constatons avec étonnement que les hypothèses modernes des origines ne sont rien d'autre que les anciens mythes exprimés en langage pseudoscientifique.

J'en veux pour preuve un article paru le 31 décembre 1986 dans la «Neue Zûrcher Zeitung» sous le titre «La nouvelle cosmologie». L'auteur stipule qu'avant le Big Bang il existait un «vide originel» qu'il décrit comme «un chaos en ébullition plein de possibilités, dont les particules élémentaires ont pu se structurer spontanément». (De telles élucubrations n'ont rien à envier aux mythes antiques dont ils dépassent encore le côté fantaisiste. Note du traducteur.)

L'unicité du récit biblique

Le récit de la création de Gen 1 et 2 est un cas unique. Par aucune des caractéristiques décisives ne ressemble-t-il aux mythes de l'antiquité orientale, ni aux conceptions hypothétiques modernes. La probabilité d'un emprunt du récit de la Genèse auprès des mythes païens est quasi nulle. Comme les Hébreux ne se distinguent pas des hommes en général, ils ne peuvent pas avoir eu une vue des origines aussi totalement différente de celle des peuplades qui les entouraient. Reste donc l'alternative d'une révélation divine par un récit de la création que l'homme n'aurait su inventer lui-même. Ceux qui nient la possibilité d'une révélation divine sont réduits à faire abstraction des différences cruciales en vue d'exagérer des points secondaires de ressemblance.

Traits distinctifs du récit biblique

Le récit biblique frappe d'emblée par sa brièveté et sa densité, qui tranchent nettement avec les récits touffus des mythes païens. Autre différence capitale: alors que ceux-ci sont écrits en vers, le récit biblique est en prose.

On a avancé la thèse que le récit de la Genèse serait une version épurée et concise des mythes babyloniens. Ceci contredit une loi que les experts en littérature connaissent depuis longtemps: la règle n'est pas la simplification mais la complication; avec le temps, les textes sont enrichis d'adjonctions et le langage devient de plus en plus fleuri, jamais le contraire.

En contraste avec les mythes antiques orientaux, Genèse 1 et 2 est un récit et non un hymne. Il est dénudé de tout ce qui caractérise la poésie hébraïque: ni parallélisme, ni assonances, ni allitérations ne s'y trouvent. La comparaison avec le Psaume 104, qui est un hymne au Créateur, fait ressortir toute la différence. Rien n'est plus éloigné d'un hymne que le récit biblique de la création.

Et pourtant il y en a qui persistent à le traiter comme tel...

Intentions distinctes

L'intention première du poème «Eluma Elish» est la louange du dieu Mardouk, dont les actes créateurs ne sont mentionnés qu'en passant. Par contre, comme le dit si bien l'érudit juif Umberto Cassuto: «L'intention de la Tora ici (Gen 1 et 2) est de nous apprendre que le monde et tout ce qu'il contient a été créé par la parole de Dieu, selon sa volonté illimitée. De ce fait, elle est en contradiction avec les concepts des peuples limitrophes d'Israël» (sans indication bibliographique).

Particularités du contenu

Au commencement du récit biblique, il n'y a pas, comme dans les cosmogonies païennes, une matière originelle préexistante, ni une théogonie, mais Dieu lui-même. C'est lui qui crée la matière inexistante par une parole créatrice.

(Note du traducteur: Car il dit, et la chose arrive; il ordonne, et elle existe - Ps 33.9. Qui est celui qui a dit, et cela fut ? - Lam 3.37).

Ce procédé de création par la simple parole divine n'a pas pu être inventé par l'homme, dont la raison et l'expérience lui font penser que «rien ne vient de rien». Ainsi les mythes babyloniens et autres expliquent l'origine de la terre, du ciel et des étoiles par un acte sexuel entre les dieux, qui à leur tour ont surgi du chaos ou des eaux de la mer.

Autre particularité du récit biblique: il est strictement monothéiste (il n'y a qu'un seul Dieu), ce qui n'est le cas d'aucun mythe antique, tous polythéistes (plusieurs, voire une multitude de dieux et de déesses). La formule de Gen 1.26 - Faisons l'homme à notre image, loin d'être le reflet d'un polythéisme latent, comme certains l'ont compris, reflète la réalité de la Trinité qui présida à l'acte créateur. (Gen 1.1: Dieu le Père; 1.2: le Saint-Esprit: 1.3: le Fils créateur selon Col 1.16, Héb 1.2, entre autres. Note du traducteur.)

Enfin il est à remarquer qu'il n'y a pas trace d'un combat des dieux dans le récit biblique, conséquence du monothéisme irrécusable prévalant dans la Bible entière.

Conclusion

   Elle est apportée par une citation de Cassuto qui démontre clairement l'unicité du récit biblique de la création (sans indication bibliographique):
 «Non pas plusieurs dieux, mais un Dieu. Point de théogonie, car Dieu n'a pas d'arbre généalogique. Aucun antagonisme de volontés contraires («clash of wills»), mais une seule volonté qui domine tout et ne peut être contrecarrée. Non une divinité qui se confond avec la nature, mais un Dieu qui est au-dessus et en dehors de la nature, de sorte que la nature, le soleil et les constellations stellaires dans toute leur sublimité ne sont que les ouvrages dus à la seule volonté du Dieu créateur.»

(1) Article de «Factum» N0 3/4 mars/avril 1987, intitulé «Genesis 1 auf dem Hintergrund der altorientalischen Schôpfungsmythen» par Benediki Peters. Traduit et condensé par J-P. Schneider avec la permission de M. Bruno Schwengeler, rédacteur en chef.

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