Face à l’IA, ne soyons pas sans intelligence…

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Article reproduit et adapté avec autorisation, IBphile n°  201(janvier 2024)
Depuis quelques années, l’Intelligence Artificielle (IA) et ses usages se développent rapidement. L’IA suscite des débats sur les opportunités ou les dangers qu’elle représente ; nous aimerions savoir quoi en penser. Anne Ruolt, professeur à l’Institut Biblique de Nogent, sollicitée sur le sujet lors du dernier Centre Évangélique (« L’IA : le César, le Panoramix ou l’Astérix de votre vocation d’enseignant de la Bible ? ») nous livre ses réflexions.

ChatGPT, vous connaissez ?

En 1968, à propos de l’ordinateur qui apparaissait dans les universités et les entreprises (les micro-ordinateurs ne se développent qu’après 1980 en France, le Web à partir de 1989, le concept de smartphone en 2007), H. Blocher écrivait dans son article « Les évangéliques et l’ordinateur » : « On fait souvent aux chrétiens la réputation des carabiniers, celle d’arriver toujours en retard. Quand la technologie moderne met au point de nouveaux moyens d’action ou de communication (cinéma,
télévision), ils commencent par y flairer une invention diabolique (et ils laissent le champ libre au diable, qui en profite pour s’en servir le premier); longtemps après, cependant, ils se rendent compte qu’ils pourraient, eux aussi, en tirer parti, pour la diffusion et la défense de l’évangile. L’ordinateur des évangéliques servira d’abord à l’apologétique, à l’évangélisation en milieu universitaire.»1
En 1993 déjà, V. Vinge (1944-2024), mathématicien, mais aussi auteur de romans de science-fiction, conceptualisait la peur de l’innovation informatique sous le nom de « singularité technologique » et prophétisait ceci : « D’ici trente ans, nous aurons les moyens technologiques de créer une intelligence surhumaine. Peu de temps après, l’ère humaine sera terminée. »2 En 2024, alors que les calculatrices, les microscopes, les télescopes, les IRM, les traducteurs en ligne, les grues, etc., qui accélèrent, précisent, décuplent les capacités biologiques de l’homme existent déjà, l’espèce humaine est toujours là, et ce sont davantage les guerres et le COVID qui la font trembler.
Pour l’ingénieur L. Julia (1966- ), père de Siri, «  l’intelligence artificielle n’existe pas ». Il parle d’Intelligence Augmentée. Comme pour son collègue Y. Le Cun (1960- ), prix Turing (2018) : « l’intelligence artificielle est un moyen d’amplifier » les aptitudes naturelles de l’homme, et non de la remplacer.
C’est concevoir l’IA comme un nouvel outil au service de l’Intelligence Humaine (IH) comme le fut la « Pascaline », en 1642, la première machine à calculer, fabriquée par le jeune Blaise Pascal (1623-1662), pour faciliter le travail de son père nommé premier président à la Cour des aides de Normandie.
Pourtant, alors que les premières calculatrices électroniques apparaissent en 1961, leur autorisation au baccalauréat ne remonte qu’à 1980, mais à cette époque-là déjà, quel ingénieur aurait pu s’en passer dans son travail ? Aujourd’hui, quel comptable ou quel secrétaire pourrait travailler sans ordinateur et sans internet ? Alors, qu’en est-il de notre rapport à l’IA ? Après un mot sur l’histoire de cette innovation, deux mots sur le rapport de l’homme à l’innovation technique, nous terminerons avec trois mots sur ce qui contribue au développement de l‘IH et ce que l’IA peut apporter à l’IH des chrétiens.

Un mot sur l’histoire des trois printemps de l’IA

C. Villani (1973-) définit l’ambitieux objectif des chercheurs en IA ainsi : «  comprendre comment fonctionne la cognition humaine et la reproduire ; créer des processus cognitifs comparables à ceux de l’être humain » 3 . Les premiers résultats significatifs datent de 1943, avec la modélisation mathématique du neurone humain pour le répliquer établie par W. McCulloch (1898-1969) et W. Pitts (1923-1969). S’en suivirent une succession de saisons fastes pour la recherche puis d’hibernation, faute de moyens.
Le premier printemps de l’IA, de 1950 à 1973 est marqué en 1950 par la construction de la machine de Turing. Le néologisme « IA » est forgé en 1956 par l’américain J. McCarthy (1927-2011) du MIT (Massachusetts Institute of Technology) à l’occasion d’un colloque au Dartmouth College. L’IA désigne alors une nouvelle discipline universitaire. Les
premières applications sont des traducteurs linguistiques. Pour des questions éthiques, les budgets sont coupés. Le deuxième printemps, de 1981 à 1986 est marqué par l’essor des systèmes experts, mais est arrêté par le développement des micro-ordinateurs qui captent les capitaux des investisseurs. Le troisième printemps court depuis 1990. Les ordinateurs sont toujours plus puissants et leur mémoire grande. La quantité de ressources numérisées (Data) explose et permet d’entraîner les algorithmes à accomplir différentes tâches.
Aujourd’hui, on distingue trois catégories d’IA.
ChatGPT 3 appartient à la première, celle des IA faibles ou étroites dénommées ANI (Artificial Narrow Intelligence) qui sont capables de réaliser, en quelques secondes, une seule tâche de manière quasi parfaite. Par exemple : rédiger un texte administratif, résumer un article, conduire automatiquement une voiture, réaliser une image, une mélodie, reproduire une voix. Les versions suivantes de ChatGPT, comme le projet français Kyutai, appartiennent à la seconde catégorie d’IA :
l’IA générale ou profonde dénommée AGI (Artificial General Intelligence). Ces algorithmes, multitâches, devraient être capables de réaliser n’importe quelle tâche cognitive comme le ferait un humain. L’IA de « troisième type » est l’IA forte ou superintelligente dénommée ASI (Artificial Super Intelligence ). Elle devrait savoir pourquoi elle accomplit ces différentes
tâches, autrement dit, montrer des signes d’une conscience propre. Ce modèle relève de la science-fiction pour de nombreux spécialistes comme Julia et déjà Turing. Pour eux, la machine ne pense pas, elle imite l’homme, car un algorithme n’a ni conscience, ni libre arbitre. A. Pouget, Professeur à l’Université de Genève, qui estime proche l’avènement d’une IA de ce type, prend la précaution de parler de la « conscience » sans rapport avec la définition des philosophes laissant supposer l’invention d’une théorie de la « conscience artificielle ».

Deux mots sur les effets des innovations techniques

Le mythe des robots humanoïdes

Avant l’effet Deep Blue, qui, en 1997 a battu Kasparov aux échecs, le mythe du robot créé par l’homme, à son image, qui le supplante a nourri toutes sortes de fantasmes. En 1769 déjà, J. W. von Kempelen (1734-1804) fabriquait « le Turc joueur d’échecs », un automate, habillé en Turc qui a battu aux échecs de grandes figures de l’époque, dont Napoléon Bonaparte (1769-1821). Mais c’était une supercherie. C’était un fameux joueur d’échecs, dissimulé sous la table qui déplaçait les pièces magnétiques.
Le mythe du Golem illustre à la fois l’archétype rédempteur et l’archétype du monstre. Ce récit, qui tire sa source de la Cabbale juive (XII e s.) et de la tradition juive tchèque (XIX e s.), met en scène un sage rabbin qui, pour protéger sa communauté, fabrique une créature humanoïde avec de la boue et lui donne vie par une opération mystique. Le Golem
suit mécaniquement les ordres. Il est dépourvu de libre arbitre et de conscience du bien ou du mal.
L’analogie avec l’IA met en évidence l’effet utilitaire, facilitant de l’outil créé par l’homme, en médecine par exemple, en détectant plus efficacement que l’œil du radiologue certaines tumeurs sur un scanner. Cependant, mal contrôlé, ou interprétant mal les ordres, le Golem pouvait devenir dangereux, mais son maître pouvait le désanimer et il redevenait
poussière. L’analogie avec l’IA met en évidence la peur de l’homme d’être dominé par des algorithmes qui s’emballent de façon incontrôlée, et qui, au lieu de le protéger, lui nuisent jusqu’à l’éliminer. Cette crainte qui est celle du survivaliste S. Altman, le patron de ChatGPT, portée sur grand écran par les films de science-fiction comme la Guerre des étoiles,
n’était-elle pas en miroir, une forme de réminiscence édénique inconsciente, où l’homme créé en image de Dieu, a voulu se faire l’égal de son Créateur, et il s’en est suivi bien des désagréments depuis ?

Les innovations techniques et les hommes

L’IA va opérer, nous dit-on, la quatrième grande révolution dans l’histoire des techniques de communications, après l’imprimerie au XVI e siècle, la radio et la télévision à la fin du XIX e siècle, l’ordinateur et internet depuis le milieu du XX e siècle.
Mais c’est oublier l’invention de l’écriture ! Platon n’a pas manqué de l’évoquer dans Phèdre pour fixer la fonction et les limites des techniques. C’est l’histoire de Theuth, qui, dans la mythologie égyptienne, est la divinité qui a inventé l’écriture. Alors qu’il cherchait à persuader le roi Thamous que son invention allait servir de « remède pour soulager la science et la
mémoire » et « rendre les Égyptiens plus savants », le roi, qui fut d’un autre avis, lui rétorqua : « Tu as trouvé le remède, non point pour enrichir la mémoire [pour Platon, être intelligent, passait par la mémorisation des connaissances], mais pour
conserver les souvenirs qu’elle a. Tu donnes à tes disciples la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront que … des
savants imaginaires.»4
Comme d’avoir une belle bibliothèque chez soi ne rend pas automatiquement savant, si l’écriture permet de conserver l’information, elle ne rend pas savant comme par enchantement. Pour cela, l’homme doit savoir exploiter ce qui est écrit !
Contrairement aux outils qu’il crée pour lui faciliter le travail, seul l’homme est un être pensant.
L’imprimerie qui permet de diffuser des livres à moindre coût, et en plus grand nombre engage à exercer le discernement. Victor Hugo n’écrivait-il pas : « Ceci tuera cela, le livre tuera l’édifice [pour parler de l’Église] » ?5 À Strasbourg, une statue de Gutenberg le représente une feuille de papier en main sur laquelle il est écrit : « et la lumière fut ».
Cela fait écho autant au texte de la Genèse qu’au siècle des Lumières qui prend ses distances vis-à-vis du message de l’Évangile. La technique ne garantit pas la teneur des textes multipliés, et ceci bien avant que l’internet et les réseaux sociaux ne furent !
Aussi nous ne nous étonnons pas que l’invention du téléphone ait provoqué toutes sortes de craintes.
Si G. Claisse évoque les mythes « de la convivialité, de l’ubiquité, et de l’indifférenciation, voire de l’ouverture sociale »6, dès 1893, dans le Cosmopolitan on pouvait lire : « le téléphone comme un ersatz de sociabilité, il rend les hommes plus paresseux, moins enclins à se rendre visite… Il donne naissance à une collectivité plus vaste mais moins profonde » 7 .
Pourtant, en réduisant les distances, l’innovation a permis d’appeler plus vite les secours et de sauver des vies, comme, à un autre titre, « la Bible par téléphone » !
En novembre dernier, il a été fait une expérience : demander à trois IA (ChatGPT, Bars de Google et Biblemate de Polepaka) d’expliquer comment décider si, dans Jean 7.36-37, des fleuves d’eau vive coulent du sein de Jésus ou du sein du croyant.
Les trois IA ont conclu qu’on ne peut pas trancher, recommandant de consulter des commentaires.
Cette expérience prouve, qu’à ce jour, il est plus efficace de lire un bon commentaire pour faire le point sur une interprétation délicate. Cependant, la traduction ou le résumé quasi instantané d’un texte sont bluffants. Vous avez un texte à lire à la radio et n’êtes pas un as du français, l’IA va lisser le style, mais il ne fera pas l’enquête de terrain à votre place. L’aide pour résoudre un problème de programmation informatique fait aussi gagner beaucoup de temps et repose de tâches fastidieuses. Il en va de même pour concevoir un emploi du temps, ou pour contourner les droits sur les images, de demander à l’IA de concevoir vos illustrations.
Mais ce que génère et exprime avec aplomb l’IA doit toujours être vérifié, comme toutes les informations collectées sur la toile, et de la même façon que nous ne prenons pas pour argent comptant ce que nous lisons dans les livres où nous avons besoin de savoir qui écrit à qui, dans quel contexte, pourquoi, comment… Il y a cependant une difficulté de fiabilité propre aux IA. En effet, sauf exception, l’IA donne toujours une réponse, celle qui est la plus probable, et cela sans jamais pouvoir citer de références, ou parfois, en invente. C’est pourquoi, à ce jour, l’IA est inappropriée pour un travail scientifique qui exige que le lecteur puisse vérifier la qualité des sources.
Biblemat, l’IA qui se veut plus chrétienne, fondée par S. K. Polepaka, n’y échappe pas.
Quelles autres applications imaginer pour l’évangélisation ? L’agent conversationnel Text with Jesus, qui donne l’illusion de converser directement avec Jésus, Marie ou les disciples, est un outil contestable, d’un point de vue éthique et théologique. D’une part, il donne l’illusion de parler directement avec des morts, d’autre part, il présente Jésus tel un distributeur automatique de conseils et éloigne de l’étude personnelle intelligente de la Bible. Les personnes intelligentes sauront aller
à la source, en tout cas les chrétiens doivent les y accompagner !
Dans son article « ChatGPT pourrait-il faire des disciples ? », J. Waston, du Mouvement de Lausanne, souligne une autre difficulté de cette technologie nouvelle : en donnant l’illusion de relations interpersonnelles directes, l’IA déshumanise.
L’activité de l’Église ne se résume pas à délivrer des enseignements ; la communion fraternelle, les prières, la fraction du pain exigent la présence et le partage avec de vrais humains.
Pour nous, l’IA est davantage un « outil » qu’un « agent » conversationnel, comme en témoigne cette autre expérience faite par le pasteur méthodiste J.  Cooper. Il avait demandé à l’IA d’organiser son culte, pour, dit-il : «  amener une bouffée d’air
moderne ». L’évaluation de son expérience tient en ces quatre mots : « en bref, c’était ennuyeux ». Le manque de créativité peut donner le sentiment de production ennuyeuse même si tout est exprimé dans une langue quasi parfaite. En l’absence d’un prédicateur bien formé, pour quelqu’un qui ne serait pas en capacité de préparer un culte substantiel, structuré et dans une langue claire, il vaut mieux, comme au XIX e siècle, lire un bon sermon d’un bon auteur, tiré d’un livre ou d’internet !


Vous pouvez lire la suite de l’article dans l’IBphile, janvier 2024, disponible sur le lien suivant : https://www.ibnogent.org/wp-content/uploads/2024/01/IBphile-n-201-IMP.pdf


  1. Henri BLOCHER, « Les évangéliques et l’ordinateur », Le Bon Combat, n° 10, octobre 1968, p. 5.
  2. Vernor VINGE, « The coming technological singularity : How to survive in the post-human era », Whole Earth Review , n° 10, 1993, p. 352-363.
  3. Cédric VILLANI, Donner un sens à l’intelligence artificielle pour une stratégie nationale européenne, Rapport demandé par le premier ministre, Edouard Philippe, Paris, République française, 8 mars 2018, p. 9.7
  4. PLATON, Œuvres complètes, Tome IV, 3 e partie : Phèdre, Paris, Les Belles lettres, 1933, p. 274e-2275
  5. Victor HUGO, « Ceci tuera cela. », dans Notre Dame de Paris, Paris, Ollendorff (1904-1924), 1832, p. L. 5 ch 2.)
  6. Gérard CLAISSE, Frantz Rowe, « Téléphone, communication et sociabilité : des pratiques résidentielles différenciées », Sociétés Contemporaines , vol. 14, n° 1, 1993, p. 166-167.
  7. Cité par Rémi Noyon, « Voilà ce qu’est le téléphone : ça sonne et vous vous mettez à courir », L’Obs, 10 août 2015.

Technologies et Intelligence Artificielle, Chance ou piège ?

Image de Anne Ruolt

Anne Ruolt

Anne Ruolt est professeur à l'IBN (Institut Biblique de Nogent). Diplômée de la Faculté libre de théologie évangélique (Vaux-sur-Seine), elle a un Doctorat, est habilitée à diriger les recherches (HDR) et est membre associée de plusieurs laboratoires de recherche. Son champ de recherche porte sur l'apport des protestants en éducation.

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