Jésus selon Matthieu

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Promesses n° 232, Avril-juin 2025

Un Évangile est avant tout une biographie1 d’un homme, Jésus. Matthieu, comme les trois autres évangélistes, centre son récit sur les actes et les paroles de Jésus. Cependant nous n’y trouvons aucun descriptif explicite du physique ou de la personnalité de Jésus. L’intelligence de la foi nécessite de lire un peu « entre les lignes », de rassembler des indices épars dans le texte pour dessiner le portrait de cet homme vraiment pas comme les autres. Le Jésus de Matthieu est remarquablement concourant avec celui de Marc, Luc ou Jean. Toutefois chaque évangéliste met plus particulièrement en évidence certains aspects de la personne insondable de Jésus. Relevons-en quatre pour le premier Évangile.

1. Jésus est le Messie qui accomplit les Écritures

Dès l’entrée dans son propos, Matthieu affirme à quatre reprises que Jésus est le Messie 2  : « Généalogie de Jésus Christ […] Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ. […] depuis la déportation de Babylone jusqu’au Christ. […] Voici de quelle manière arriva la naissance de Jésus Christ. » (1.1,16,17,18)
Les prophètes de l’A.T. avaient annoncé la venue d’un homme qu’ils désignaient de divers noms : le Germe, le Serviteur de l’Éternel, le prophète qui doit venir… Les 24 citations explicites de textes de l’A.T. qui parsèment l’Évangile selon[noter] Il me semble important de toujours dire « l’Évangile selon Matthieu » et non « l’Évangile de Matthieu ». En effet, chaque Évangile est l’Évangile de Jésus-Christ selon tel auteur. Cela correspond d’ailleurs au texte grec qui titre Κατα Μαθθαιον, « Selon Matthieu ».[/note] Matthieu établissent avec force que Jésus est bien le Messie attendu. Certes, à aucun moment il n’est l’objet d’une onction formelle3. Mais quand Pierre affirme : « Tu es le Christ », Jésus valide cette reconnaissance (16.16-17).
Des trois fonctions établies par onction (cf. note 2), émerge en premier lieu celle de prophète : Jésus est le prophète qui n’est pas reconnu dans sa patrie (13.57), mais qui est acclamé comme tel par la foule de Jérusalem (21.11). Matthieu insiste sur l’autorité de la parole de Jésus qui enseigne la nouvelle loi du royaume en prenant implicitement une place au-dessus de celle de Moïse qui ne faisait que transmettre la loi qu’il avait reçue (7.28).
Jésus montre aussi son autorité sacerdotale dans ses actions vis-à-vis du temple. Si lui, de la tribu de Juda, ne s’est jamais prétendu sacrificateur, il n’hésite pas à chasser les marchands du temple en appelant ce lieu « ma maison », selon la citation d’Ésaïe 56.7. C’est dans le temple qu’il avait l’habitude d’enseigner (21.23 ; 26.55).

2. Jésus est le Fils de David, un Roi différent

La troisième fonction conférée par onction est celle de roi. C’est sans doute l’aspect le plus évident de la christologie de Matthieu — l’Évangile de Jésus comme Roi.
Dès l’introduction de sa généalogie, Jésus est « fils de David ». Ce titre fait référence à l’attente d’un roi qui accomplirait les promesses de l’alliance conclue autrefois entre Dieu et David selon laquelle un descendant de David établirait un règne éternel sur le peuple élu. La déchéance de la lignée de Juda et la fin de la royauté lors de la déportation à Babylone n’avaient pas éteint cette espérance. Par sa lignée officielle via son père adoptif Joseph, Matthieu établit le droit de Jésus au titre royal (1.16).
Dès sa naissance, sa royauté est reconnue par les mages d’Orient. Ils interrogent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » (2.2) L’adoration de ces païens anticipe la domination universelle du roi Jésus qui s’étendra, bien au-delà d’Israël, sur toutes les nations, comme le Christ ressuscité le proclamera (28.18-19). Il est aussi « fils d’Abraham » (1.1), par qui les promesses de bénédictions pour tous les humains faites par Dieu à Abraham vont s’accomplir.
Le titre royal de « fils de David » lui est donné plusieurs fois par ceux qui font appel à lui pour être guéris : les deux aveugles (9.27), la femme cananéenne (15.22), les deux aveugles de Jéricho (20.30-31) discernent en Jésus un roi différent, capable de soulager leurs misères.
Car Jésus déroute : l’espérance messianique juive du 1 er siècle s’ancrait dans l’attente d’un roi-messie tout-puissant qui viendrait délivrer le peuple élu, chasser les Romains et établir un règne visible et brillant. Or Jésus ne montre aucun agenda politique, parle d’un royaume non pas terrestre mais « des cieux », s’attache à soulager les misères personnelles et non pas à bouleverser les structures officielles. D’où la perplexité des foules : « Serait-il le Fils de David ? » (12.23, NFC)
Une clef est livrée lors de son entrée triomphale à Jérusalem. Jésus accomplit la prophétie de Zacharie : « Voici, ton roi vient à toi, plein de douceur et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse. » (21.5) La foule en liesse s’écrit : « Hosanna au Fils de David ! » (21.9) Mais quelques jours plus tard, ses chefs exigeront sa crucifixion et devant sa croix se moqueront : « S’il est roi d’Israël, qu’il descende de la croix, et nous croirons en lui. » (27.42) Jésus est bien le roi, le Seigneur de David (21.41-45), mais sa domination est avant tout service et sacrifice (20.25-28). Roi rejeté, crucifié, il reviendra dans sa gloire pour établir son royaume éternel dans lequel entreront ceux qui l’auront suivi dans son chemin d’humilité et de service (25.31-46).

3. Jésus est le Fils de Dieu présent avec nous

Lorsque nous pensons à la divinité de Jésus, nous nous tournons spontanément vers l’Évangile selon Jean. Mais, de même que Jean présente aussi la royauté de Jésus (cf. Jean 1.49 ; 12.13-15 ; 18.33-37), Matthieu présente aussi sa divinité4. Dès l’annonce de sa naissance à Joseph, il est « Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous » (1.23). En sa personne, Dieu entre dans notre monde pour y demeurer au plus près de sa créature. Bouclant la boucle, l’Évangile se termine non pas par l’ascension de Jésus dans la gloire, mais par sa promesse de rester présent parmi les siens : « Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. » (28.20). Cette promesse suit l’affirmation implicite de la trinité : le baptême des disciples se fera « au nom » (au singulier) « du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». La présence continue de Dieu le Fils nous donne de l’assurance pour remplir la mission mondiale à laquelle il nous appelle (28.18-19).
Entre ces deux affirmations du début et de la fin de l’Évangile, d’autres rendent témoignage de la divinité de Jésus :
• Le Père : lors de son baptême, il est reconnu par la voix venant des cieux comme son « Fils bien-aimé » (3.17), tout comme lors de la transfiguration (17.5).
• Les disciples : voyant que la tempête s’apaise à sa voix, les disciples s’écrient : « Tu es véritablement le Fils de Dieu. » (14.33). Quand Jésus leur demande qui il est, Pierre répond : « le Fils du Dieu vivant. » (16.16)
• Des opposants : le diable tente Jésus en commençant par : « Si tu es Fils de Dieu, … » — c’est donc bien qu’il le reconnaît tel (4.3,6) ! Plus tard, des démons l’interpellent avec ce titre (8.29).
• Le centurion : un des témoignages les plus touchants est celui du centurion chargé de surveiller l’exécution de Jésus. Face aux événements exceptionnels dont il a été le témoin, ce soldat s’écrie avec ses hommes : « Assurément, cet homme était Fils de Dieu. » (27.54)
• Jésus lui-même : lorsque, lors de son procès, le grand sacrificateur l’adjure de dire s’il est le Fils de Dieu, Jésus répond : « Tu l’as dit. » (26.64) — et cette déclaration sera le motif de sa condamnation. Mais l’affirmation la plus nette, aux accents presque johanniques, se trouve au milieu de l’Évangile : « Toutes choses m’ont été données par mon Père, et personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père ; personne non plus ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. » (11.27)
Jésus dévoile l’intimité et l’unité qui relient le Père et le Fils. Tout, dans sa vie, ses actes et ses paroles, révélait qui était le Père ; en revanche, l’union de la divinité et de l’humanité dans la personne du Fils nous reste un mystère inaccessible.

4. Jésus est le Fils de l’homme compatissant

Le Messie, le Roi, le Fils de Dieu… le portrait de Jésus par Matthieu pourrait nous impressionner et nous rendre le Christ quelque peu lointain. Or le terme que Jésus lui-même utilise le plus souvent pour se désigner est « le fils de l’homme ». Cette expression évoque la personne décrite dans la vision de Daniel, « semblable à un fils de l’homme », qui reçoit la domination, la gloire et le règne (Dan 7.13-14 ; cf. 26.64). Mais avant tout elle met l’accent sur l’humanité de Jésus : la première mention de l’expression est significative : « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas un lieu où il puisse reposer sa tête. » (8.20) Le Fils de l’homme est le semeur sur tous les terrains (13.37), le souffrant (17.12), le trahi (26.24), le crucifié (26.2,45).
Cependant l’Évangile selon Matthieu contient le seul « compliment » que Jésus se décerne à  lui-même. Juste après la révélation de sa divinité (11.27), il ajoute : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez le repos pour vos âmes. Car mon joug est doux, et mon fardeau léger. » (11.28-30) Oui, il est l’homme « doux et humble de cœur »5 ; quiconque, quels que soient sa situation, son état d’âme, ses péchés, ses tristesses, sa vie cabossée, peut toujours trouver un accueil compatissant dans le cœur même du Sauveur. « Il ne brisera point le roseau cassé, et il n’éteindra point le lumignon qui fume. » (12.20) Sa douceur sera un baume apaisant à toutes les douleurs et il n’écrasera jamais de sa supériorité morale (indéniable !) le pécheur repentant ou le croyant souffrant, mais il lui donnera le repos intérieur auquel chaque être humain aspire au fond. 

* * *

« Récits émouvants, merveilleux tableaux !  Quel Sauveur et quel Évangile ! »6 

  1. Les spécialistes débattent de la spécificité du « genre évangile » par rapport à une biographie antique classique. Nous prenons ici « biographie » dans un sens très général.
  2. Rappelons qu’il y a identité entre Messie ( machiah en hébreu), Christ ( christos , en grec) et Oint. Il désigne la personne qui a reçu l’onction (royale, sacerdotale ou prophétique — les 3 « offices » ou fonctions établies en oignant d’huile le récipiendaire).
  3. Même si Pierre relira plus tard la descente de l’Esprit lors du baptême comme un acte par lequel Jésus a été « oint du Saint-Esprit» (Act 10.38).
  4. Les caractères prééminents de chaque Évangile (Roi-Messie pour Matthieu, serviteur-prophète pour Marc, homme-fils de l’homme pour Luc, Dieu-Fils de Dieu pour Jean) se retrouvent tous dans les autres Évangiles, bien qu’en fréquence moindre. Les 4 Évangiles donnent chacun une vision complète de Jésus-Christ !
  5. Nous recommandons la lecture de la monographie que Dane Orltund a consacrée à ce sujet, Doux et humble de cœur , L’amour de Christ pour les pécheurs et les affligés , Publications Chrétiennes Inc., 2021. 7) .
  6.  Voir le Chant de grâce et de gloire n° 48, « L’Étranger de la Galilée », https://db.ltc-asaph.com/songs/3959

L'Évangile selon Matthieu

Image de Prohin Joël

Prohin Joël

Joël Prohin est marié et père de deux filles. Il travaille dans la finance en région parisienne, tout en s'impliquant activement dans l’enseignement biblique, dans son église locale, par internet, dans des conférences ou à travers des revues chrétiennes.

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