Le premier Évangile

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Promesses n° 232, Avril-juin 2025

Vous offrez un Nouveau Testament à quelqu’un. Avez-vous réfléchi à la première page qu’il va lire ? « Livre de la généalogie de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham », puis une longue liste de noms. Peut-être beaucoup, aujourd’hui, ne savent même pas ce que veut dire le mot « généalogie » ! D’où l’intérêt d’expliquer un peu ce qu’est l’Évangile.
L’Évangile selon Matthieu occupe donc la première place parmi les 4 Évangiles et il a longtemps été considéré comme ayant été écrit en premier1 . Son style le rend particulièrement adapté à la lecture communautaire qui, rappelons-le, se faisait à haute voix. Il fut également longtemps le plus populaire des Évangiles, car le plus connu. C’est également un Évangile particulièrement adapté aux premiers chrétiens, majoritairement d’origine juive. Les Évangiles ont été découpés en péricopes, c’est-à-dire des ensembles de versets qui forment une unité de pensée, indépendants de ce qui précède ou suit : une parabole, le récit des mages, un miracle… Matthieu, avec Marc et Luc, forment les trois Évangiles « synoptiques » car leurs péricopes se recoupent largement. Matthieu comporte 178 péricopes dont 45 lui sont propres, 28 partagées avec Luc seulement, 15 avec Marc seulement et 90 partagées avec Marc et Luc.

L’auteur

Comme les autres Évangiles, l’ouvrage est anonyme2 . Mais les Pères de l’Église l’ont unanimement attribué à Matthieu, l’un des douze apôtres. Cela n’a pas posé de problème pendant 18 siècles, mais, à partir du XIX e siècle, avec le développement de la théologie libérale, on a commencé à se poser beaucoup de questions en remettant en cause tout ce qui est miracle, extraordinaire, prophétie, etc. L’Évangile selon Matthieu n’aurait pas été écrit par Matthieu ; il serait une compilation ultérieure. Beaucoup de théories et de suppositions ont été avancées, basées sur beaucoup d’a priori, mais aucune n’est décisive. Difficile de revenir sur presque 2000 ans d’unanimité…

Des arguments externes

• Papias de Hiérapolis, un Père de l’Église, parle des « paroles » de Jésus que Matthieu aurait écrites en hébreu.
• Matthieu est aussi l’Évangile le plus cité par les Pères de l’Église. Un autre argument est que Matthieu n’était pas un apôtre en vue : il serait étrange qu’on lui ait attribué cet Évangile s’il n’en était pas l’auteur.

Des arguments internes

•  Matthieu est un Juif qui écrit à des Juifs.
•  Il est familier de l’A.T. et de la géographie du pays.
•  Il fait aussi plus souvent allusion que les autres à l’argent et utilise des termes monétaires uniques dans le N.T.3 Il a un langage de percepteur : « un maître qui fait ses comptes avec ses esclaves » (18.23 ; 25.19). Les publicains (collecteurs d’impôts) étaient des gens instruits, capables d’écrire pour tenir leurs registres, qui connaissaient le grec et le latin, utiles pour leur métier.
•  Dans le style concis et ordonné du livre, on peut aussi deviner le fonctionnaire.
•  L’appel de Matthieu est raconté plus sobrement que par Marc ou Luc, sans mention du festin qu’il a offert.4  
•  Et enfin il ne met pas les publicains en valeur (cf. 18.17). Les autres Évangiles l’appellent Lévi — sans doute était-il un Lévite qui ne remplissait plus ses fonctions.

La date et le lieu

L’Évangile a été rédigé très probablement avant l’an 70 et la destruction de Jérusalem par Titus, peut-être dès les années 40 ou 50 pour les paroles qu’évoque Papias.
Pour le lieu de rédaction, on avance la Palestine ou la Syrie. Selon Irénée, « Matthieu a écrit son Évangile chez (ou parmi) les Juifs. » Le point à retenir est que Matthieu écrit pour des Juifs.

Quelques spécificités

•  Matthieu est l’Évangile du Roi d’Israël, le Messie : Dès le début, le livre s’ouvre sur le « Livre de la généalogie de Jésus Christ, fils de David » (1.1). Il est acclamé comme roi : « Dites à la fille de Sion : Voici, ton roi vient à toi. […] Hosanna au Fils de David ! » (21.5,9)
•  Matthieu est l’Évangile du royaume des cieux : Le royaume des cieux est le règne ou la domination de Dieu qui exerce sa souveraineté sur la terre et parmi les hommes. Ce royaume prend des formes diverses, mais dans une continuité. Il présente des aspects présents et futurs. Le royaume des cieux est centré sur le Roi, le roi des Juifs d’abord, mais le roi dont la royauté va bien au-delà. Matthieu utilise l’expression le « royaume des cieux », qui est identique au « royaume de Dieu »5 , « les cieux » étant une façon juive de désigner Dieu sans citer son nom.
•  Matthieu est unÉvangile écrit par un Juif pour des Juifs : Son vocabulaire est adapté à son lectorat, avec un style, des tournures de phrases et une manière de penser hébraïques ; le texte est marqué par des répétitions, des inclusions, des doublons, des regroupements numériques. Matthieu cite des coutumes juives sans les expliquer, contrairement à Marc ou Luc.6
•  Mais Matthieu est aussi un Évangile avec une portée universelle : Des étrangères, Tamar, Rahab et Ruth figurent parmi les ancêtres du Messie. Ce sont des mages d’Orient qui viennent rendre hommage au Roi des Juifs et non les chefs de Jérusalem. Deux étrangers, le centurion et la femme cananéenne, sont loués pour leur grande foi (8.5-13 ; 15.22-28). Et l’Évangile se clôt par la « grande mission » : « Allez, faites de toutes les nations des disciples. » (28.19) •  Matthieu est l’Évangile qui fait une passerelle entre l’A.T. et le N.T. : On a dénombré 129 références à l’A.T. (53 citations et 76 allusions), souvent introduites par : « afin que soit accompli », « de sorte que soit accompli », « alors fut accompli ». La Genèse commence par une généalogie dont le refrain est : « et il mourut » (Gen 5). Matthieu commence aussi par une généalogie, celle du Prince de la vie ! L’A.T. contient des promesses et Matthieu parle d’accomplissement de ces promesses. Le verbe « accomplir » parcourt l’Évangile : la première parole rapportée de Jésus, à son baptême est : « Il est convenable que nous accomplissions ainsi tout ce qui est juste » (3.15) ; et une des affirmations clés du sermon sur la montagne est : « Je suis venu non pour abolir, mais pour accomplir. » (5.17)
•  Matthieu estl’Évangile qui introduit l’Église — et c’est le seul des quatre qui la mentionne : Sous sa forme universelle, elle est annoncée par le Seigneur lui-même : « Sur ce roc je bâtirai mon Église » (16.18). Sous sa forme locale, Jésus y fait allusion à propos de dissensions entre croyants : « S’il [le frère qui pèche contre toi] refuse de les écouter [les deux ou trois témoins], dis-le à l’Église ; et s’il refuse aussi d’écouter l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain. […] Car là ou deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux. » (18.17,20)7

La structure

L’Évangile selon Matthieu est « pédagogique » : sa structure est équilibrée entre « faire » et « enseigner », alternant récits et instructions. Matthieu ne suit pas toujours la chronologie et il met l’accent sur l’enseignement, en synthétisant de nombreux récits et miracles.8
Le plan le plus facile à retenir découpe l’Évangile de la manière suivante :
•  3,5 chapitres d’introduction, racontant la naissance de Jésus et sa préparation au ministère (1.1 à 4.11) ;
•  5 parties composées chacune d’une série d’actions de Jésus suivie d’un discours (4.12 à 25.46) ;
•  3 chapitres de conclusion, rapportant la mort et la résurrection de Jésus (26.1 à 28.20).  La fin de chacune des 5 parties centrales est rythmé par cette phrase : « Après que Jésus eut achevé ces discours… » (7.27 ; 11.1 ; 13.53 ; 19.1 ; 26.1). 9

Le but de l’Évangile

L’Évangile selon Matthieu répond à la question que Jean-Baptiste pose par ses disciples : « Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (11.3) Matthieu veut prouver que Jésus est celui que les prophètes annonçaient. Il écrit à des Juifs pour convaincre ceux qui n’étaient pas encore croyants ou pour rassurer ceux qui l’étaient déjà par les Écritures. Tout ce qui s’est passé concernant Jésus avait été prévu dans l’A.T.

Deux grandes questions se posent :
•  Celui-ci d’où vient-il ? Qui est-il ? À cela, Matthieu répond 1° en donnant la généalogie de Jésus (1.1-16) — son ascendance humaine et 2° en détaillant l’annonce de sa naissance à Joseph (1.18-25) — son ascendance divine. Puis Matthieu précise son lieu de naissance, Bethléhem, selon le prophète Michée (2.5-6). Et si on l’appelle Jésus « de Nazareth », c’est que son père y est allé habiter, conformément aux dires des prophètes (2.23).
•  Alors, s’il est le Christ, pourquoi est- il mort crucifié ? Parce que les Écritures l’annonçaient ! La trahison de Judas (26.24), la fuite des disciples (26.31), l’arrestation de Jésus (26.56). Si Jésus s’était détourné de son chemin vers la croix, « comment donc s’accompliraient les Écritures, d’après lesquelles il doit en être ainsi ? », dit-il à son disciple trop impulsif (26.54).

Un texte pour résumer l’Évangile

Peut-être peut-on résumer l’Évangile par le texte suivant : « Jésus, l’ayant su, s’éloigna de ce lieu. Une grande foule le suivit. Il guérit tous les malades, et il leur recommanda sévèrement de ne pas le faire connaître, afin que s’accomplisse ce qui avait été annoncé par Ésaïe, le prophète :
Voici mon serviteur que j’ai choisi,
Mon bien-aimé en qui mon âme a pris plaisir.
Je mettrai mon Esprit sur lui,
Et il annoncera la justice aux nations.
Il ne contestera point, il ne criera point,
Et personne n’entendra sa voix dans les rues.
Il ne brisera point le roseau cassé,
Et il n’éteindra point le lumignon qui fume,
Jusqu’à ce qu’il ait fait triompher la justice.  
Et les nations espéreront en son nom. » (12.18-21)

Ce texte est encadré par deux rejets par les pharisiens : « Les pharisiens sortirent, et ils se consultèrent sur les moyens de le faire périr. » (12.14) et « Les pharisiens, ayant entendu cela, dirent : Cet homme ne chasse les démons que par Béelzébul, le prince des démons. » (12.24). Ce moment est comme un tournant dans l’Évangile. Jusque-là, Jésus a annoncé le royaume en donnant les lois du royaume, il a envoyé ses disciples prêcher le royaume, mais il est rejeté. Mais ce rejet ne prend pas le plan de Dieu au dépourvu.
Tous les détails de cette prophétie se sont accomplis au cours de cet Évangile. Le bien- aimé de Dieu a entendu la voix de Dieu à son baptême (3.17) et lors de la transfiguration (17.5) dire le plaisir que Dieu a trouvé en lui. Dieu a mis son Esprit sur lui quand Jésus vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe, et venir sur lui (3.16). Jésus a loué la justice d’un centenier des nations (8.10-11). Il n’a pas brisé le roseau cassé, mais il est venu pour les malades, ceux qui ont besoin de médecin (9.12-13). L’Évangile se conclut par l’annonce de son triomphe sur toutes les nations : « Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. » (28.18)  


  1. La plupart des commentateurs contemporains pensent que c’est l’Évangile selon Marc qui a été
    rédigé en premier. ↩︎
  2. Dans le sens où le texte grec n’indique pas explicitement le nom de l’auteur. ↩︎
  3. Les didrachmes (17.24), le statère (17.27), les talents (18.24 ; 25.16) ↩︎
  4. Fréquemment dans la Bible, l’auteur d’un livre évite de se mettre en
    avant (cf. Luc dans les Actes). ↩︎
  5. L’expression « royaume des cieux » revient 32 fois dans Matthieu vs 4 fois pour « royaume de Dieu ». Comparez 19.23 et 19.24 pour prouver l’interchangeabilité ↩︎
  6. Comparez, par exemple, Mat 15.2 : « Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des anciens ? Car ils ne se lavent pas les mains, quand ils prennent leurs repas » et Marc 7.3 : « Or, les pharisiens et tous les Juifs ne mangent pas sans s’être lavé soigneusement les mains, conformément à la tradition des anciens. » ↩︎
  7. Cf. l’article de Florent Varak dans ce même numéro. https://promesses.org/leglise-exemplaire-matthieu-18-12-20/ ↩︎
  8. Par exemple, le récit de la résurrection de la fille de Jaïrus occupe 9 versets chez Matthieu (9.18-26), contre 24 chez Marc et 17 chez Luc. Des 4 Évangiles, c’est Matthieu qui a la plus forte proportion de paroles de Jésus (60 % des versets vs 42 % pour Marc, 51 % pour Luc et 48 % pour Jean). ↩︎
  9. Ou des expressions équivalentes qui comportent toutes le verbe « achever » : « Lorsque Jésus eut achevé de donner ses instructions… » (11.1) ; « Lorsque Jésus eut achevé ces paraboles… » (13.53) ; « Lorsque Jésus eut achevé tous ces discours… » (26.1) ↩︎

L'Évangile selon Matthieu

Image de Dandrieu Jean-Luc

Dandrieu Jean-Luc

Jean-Luc Dandrieu est retraité après une carrière de dentiste. Actif dans son assemblée locale, il est impliqué dans l'enseignement biblique sous de nombreuses formes. Il a aussi beaucoup enseigné au Congo Démocratique

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