Faut-il choisir entre la vérité et la tolérance ?

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Cet article est adapté d’une conférence donnée par Don Carson à la conférence nationale 2013 de la Gospel Coalition. Un développement plus complet se trouve dans son livre, The Intolerance of Tolerance , Eerdmans, 2013 (non traduit en français).

La tolérance, vertu d’aujourd’hui

La tolérance est aujourd’hui une vertu non négociable dans notre culture. Elle fait désormais partie de ce que les sociologues appellent maintenant la « structure de plausibilité » occidentale. L’inventeur de cette expression, le sociologue Peter Berger, l’utilise pour se référer à des structures de pensée acceptées presque sans contestation dans une culture particulière. Dans une culture très diversifiée comme celle du monde occidental, les structures de plausibilité sont peu nombreuses. Mais celles qui subsistent sont maintenues avec d’autant plus de force qu’elles sont parmi les rares éléments qui nous tiennent ensemble.
Ainsi s’aventurer à remettre la tolérance en question, ou suggérer que cette tolérance peut, en fait, être intolérante, c’est non seulement se battre contre des moulins à vent, mais c’est aussi être fermé à la culture actuelle, voire être grossier.
Toute culture possède certaines structures qui sont plus ou moins acceptées par tous, comme des droits et des devoirs, ce qui est permis et ce qui est approuvé, ce qui est valorisé et ce qui est méprisé, etc. Mais que faire de ceux qui ne partagent pas ces structures communes ? Les tolérer ou les brûler sur le bûcher ? Les autoriser à s’exprimer — et jusqu’où ?
Jusqu’à quel point peut-on s’écarter de ce qui semble être la norme dans la culture ?
Cette question transcende les systèmes politiques : elle se posait dans l’Empire romain du temps de Jésus-Christ, dans l’Église médiévale triomphante, sous le communisme ou le nazisme… et dans une démocratie. Donnons un exemple actuel très simple dans notre culture occidentale : quelles que soient les libertés sexuelles dont on jouit, que l’on promulgue et que l’on encourage aujourd’hui, presque personne ne tolère la pédophilie ; de lourdes sanctions pénales sont prévues pour ceux qui s’y adonnent ou en font l’apologie. Chaque société trace une ligne entre ce qui est toléré et ce qui ne l’est pas.
Une société qui tolère très peu de divergence par rapport à ses normes est plutôt répressive — ou alors une société plutôt unifiée. Une société très ouverte aux divergences est donc considérée comme plus tolérante.

L’ancienne tolérance

Jusqu’à il y a peu, être tolérant signifiait : accepter d’être en désaccord avec quelqu’un, lui permettre de s’exprimer et insister sur le fait qu’il a le droit de le faire. Voltaire aurait dit : « Je n’aime peut-être pas ce que vous dites, mais je défendrai jusqu’à la mort votre droit de le dire. »
Selon cette « ancienne » conception, une personne peut être jugée tolérante si, tout en ayant des opinions bien arrêtées, elle insiste sur le fait que les autres ont le droit de ne pas être d’accord avec ces opinions et de défendre leur propre point de vue.
Cette ancienne conception de la tolérance repose sur plusieurs hypothèses :

  • 1. Il existe une vérité objective et il est du devoir de chacun de la rechercher.
  • 2. Lors d’un conflit, les différentes parties pensent connaître la vérité, même si elles sont en profond désaccord, chacune pensant que l’autre a tort.
  • 3. Elles estiment néanmoins que la meilleure chance de découvrir la vérité ou de persuader la plupart des gens par la raison et non par la coercition réside dans l’échange sans entrave d’idées, même si certaines d’entre elles peuvent
    sembler erronées.

En d’autres termes, cette troisième hypothèse exige que toutes les parties s’accordent sur le fait que leurs opposants ne doivent pas être réduits au silence ou écrasés. La libre investigation peut finir par faire émerger la vérité. Certains affirment (parfois un peu naïvement) qu’elle est susceptible de convaincre le plus grand nombre.

La nouvelle tolérance

La « nouvelle » tolérance est différente. Selon elle, l’intolérance consiste à dire que l’autre personne a tort.
Par exemple, si vous affirmez que Jésus-Christ est le seul chemin vers Dieu sur la base de ce que dit la Bible elle-même, nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, vous accuseront d’être intolérant. Il y a cent ans, chrétiens et musulmans avaient le droit de se critiquer mutuellement et d’interagir les uns avec les autres pour dire que l’autre avait tort et en donner les raisons. Comme il était possible de s’opposer aux valeurs défendues par l’une ou l’autre religion et d’en débattre sur le terrain des idées, la société était considérée comme éminemment tolérante.
Mais la nouvelle tolérance dira : « La seule religion tolérante est celle qui refuse de dire que les autres religions ont tort. » Ce point de vue est devenu si dominant et si puissant dans notre culture qu’il est devenu le bien suprême. De ce fait, toute conversation morale sérieuse devient difficile, car vous avez déjà été réduit au silence en étant qualifié d’intolérant et, par conséquent, ne méritant pas d’être écouté.
Aujourd’hui quelqu’un qui soutient qu’il n’existe pas de chemin unique vers Dieu refusera d’écouter celui pour qui Jésus est le seul nom par lequel on peut être sauvé. La question de fond ne sera même pas abordée, car le débat aura été bloqué par l’a priori qui rejette toute revendication de type exclusif.
Cette nouvelle forme de tolérance devient en fait intolérante à l’égard de ceux qui ne sont pas d’accord avec elle. Partant d’une revendication de vertu supplémentaire, elle finit par être remarquablement incohérente.

Les ambiguïtés entre les deux tolérances

Si quelqu’un dit de son ami : « Il est très tolérant », cela peut vouloir dire que cet ami supporte volontiers de nombreuses opinions avec lesquelles il n’est pas d’accord (ancienne tolérance) — ou bien que cet ami pense que toutes les opinions sont également valables (nouvelle tolérance).
« Vous, les chrétiens, vous êtes tellement intolérants », entend-on. Cela signifie-t-il que les chrétiens souhaitent que toutes les positions contraires aux leurs disparaissent — ou bien que les chrétiens insistent sur le fait que Jésus est le seul chemin vers Dieu ? La première affirmation est manifestement fausse ; la seconde est certainement vraie. Ainsi, même dans le domaine de la conversation courante, s’il y a ambiguïté sur la signification donnée à la tolérance, on peut lancer des accusations beaucoup plus agressives qu’on ne pourrait le croire.
Si un pasteur chrétien déclare : « Les chrétiens tolèrent volontiers les autres religions », veut-il dire que, pour les chrétiens, les autres religions ont autant le droit d’exister que le christianisme (ancienne tolérance) — ou bien que les chrétiens affirment que toutes les autres religions sont également valables (nouvelle tolérance) ?
Selon l’ancienne tolérance, il est vrai que les chrétiens insistent volontiers sur le fait que les autres religions ont autant le droit d’exister que la leur (même si ceux qui comprennent vraiment la Bible sont convaincus que les autres religions sont, à certains égards, profondément dans l’erreur et incapables de procurer le salut). Dans ce monde déchu et idolâtre, Dieu a
ordonné les choses de telle sorte que la confrontation entre des systèmes de pensée disparates, même au sujet de Dieu lui-même, demeure et ne doit pas être réglée par l’épée. Mais d’un point de vue chrétien, il s’agit d’un arrangement temporaire qui ne dure que jusqu’au retour du Christ ; dans les nouveaux cieux et sur la nouvelle terre, Dieu ne tolérera rien qui s’écarte
de sa sainte volonté. Mais si les chrétiens cherchent à ramener ici et maintenant ce monde parfait qui n’est pas encore là, alors eux-mêmes deviennent des persécuteurs.
Dans une société multiculturelle, des gens de religions différentes doivent pouvoir se côtoyer sans préjugés ni condescendance car tous les humains ont été créés à l’image de Dieu et lui rendront des comptes au dernier jour. Les chrétiens devraient savoir qu’ils ne sont pas socialement supérieurs aux autres. Ils parlent d’un grand Sauveur, mais ils n’ont pas à se considérer comme un grand peuple. Encourageons la tolérance sociale.

L’intolérance de la nouvelle tolérance

L’ancienne conception de la tolérance soutenait que :
– soit la vérité est objective et peut être connue — et alors la meilleure façon de la découvrir est de tolérer hardiment ceux qui ne sont pas d’accord, puisque tôt ou tard la vérité l’emportera,
– soit la vérité ne peut probablement pas être connue — et alors la voie la plus sage est une tolérance bienveillante qui reconnaît ses limites.
En revanche, la nouvelle tolérance d’aujourd’hui affirme qu’il n’existe pas de point de vue unique qui soit exclusivement vrai. Les opinions tranchées ne sont rien d’autre que des préférences marquées pour une version particulière de la réalité, chaque version étant également vraie. Il faut être tolérant, non pas parce que nous ne pouvons pas distinguer le bon chemin du mauvais, mais parce le bon chemin ne se distingue pas du mauvais.
Si l’on part de cette nouvelle conception de la tolérance et qu’on l’élève à la position suprême dans la hiérarchie des vertus morales, alors le péché par excellence est l’intolérance. La nouvelle tolérance se croit vertueuse, tout en étant violemment intolérante à l’égard de toute personne en désaccord avec sa propre définition de la tolérance.
La nouvelle tolérance est illogique. La Déclaration de principes sur la tolérance de l’UNESCO (1995) affirme que « la tolérance […] implique le rejet du dogmatisme et de l’absolutisme ». Cette affirmation est elle-même dogmatique et absolue, car ne peut-on pas soutenir qu’un certain dogme est absolu, tout en insistant sur le fait que d’autres ont le droit de ne pas
le considérer comme tel ?

Quelques pistes pratiques

Que faire dans un tel contexte ? Voici quelques conseils.

1.Aimez les personnes

L’amour est en soi un témoignage puissant. Ne vous laissez pas aller à la haine et ne décrivez pas ceux qui ne sont pas d’accord avec vous en des termes dégradants. Échangez avec tout le monde. Montrez à vos opposants de l’intérêt. Recevez-les chez vous pour un repas et montrez-leur de l’affection. Accueillez-les dans votre église.

Préparez-vous à souffrir

Il se peut que l’Église de Jésus-Christ en arrive à endurer des persécutions pour avoir été intolérante, par simple fidélité à la Bible. Dans ce cas, ne soyez pas contrariés. Restez fidèle à Jésus.

Dans certains cas, remettez en question certaines règles

Au cours de son ministère, Paul a parfois accepté d’être battu par les Romains et d’autres fois il a mis en avant sa citoyenneté romaine. Il est des moments où il faut contester certaines décisions. 1
Aller devant un tribunal permet non seulement d’affirmer son bon droit, mais aussi aider d’autres chrétiens dans la même situation. La jurisprudence permet d’établir une certaine norme qui protégera d’autres dans des contextes manifestement
intolérants.

Soyez heureux dans l’espérance

N’ayez pas peur. Soyez un chrétien joyeux et confiant, dans une allégeance heureuse à Jésus qui a dit : « Je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. » (Mat 16.18) Si certains d’entre nous doivent prendre des coups, qu’il en soit ainsi. Rendons témoignage au Christ et essayons de pratiquer la meilleure tolérance possible, sachant
qu’à la fin, il n’y a qu’un seul juge et qu’il rétablira les comptes.


  1. Une jeune femme de ma connaissance s’est vue prise à partie par un collègue qu’elle ne connaissait pas. Il lui a demandé si elle était chrétienne et, comme elle confirmait l’être, il a ajouté : « Cela signifie-t-il que vous me détestez parce que je suis homosexuel ? » Elle a répondu : « Non. Je ne vous déteste pas ; je ne vous connais même pas. Je crois que selon la Bible, l’homosexualité n’est pas une bonne chose, mais la Bible dit qu’il y a beaucoup d’autres choses qui ne sont pas bonnes. Je suis heureuse d’avoir fait connaissance et de travailler avec vous. » Son collègue est allé voir les ressources humaines et s’est plaint qu’il se sentait rabaissé et menacé par cette chrétienne homophobe. Et elle a été licenciée le lundi suivant au nom de la tolérance. Pourtant elle aurait pu remettre en question cette décision devant un tribunal en invoquant que son licenciement était intolérant puisqu’elle n’avait rabaissé et menacé personne.

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Image de Carson D.A.

Carson D.A.

Donald Carson, professeur de Nouveau Testament à la Trinity Evangelical Divinity School et auteur prolifique, est un des théologiens évangéliques les plus reconnus. Parmi les dernières traductions de ses ouvrages en français, notons un commentaire de l’Évangile selon Jean et Le Dieu qui est là (dont deux chapitres traitent de l'Apocalypse).

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