Le royaume des cieux occupe une place centrale dans l’Évangile selon Matthieu et constitue un thème fondamental pour comprendre les enseignements et la mission de Jésus. Dans cet Évangile, le royaume — appelé « royaume des cieux » plutôt que « royaume de Dieu » pour tenir compte des sensibilités juives concernant l’utilisation du nom de Dieu — trouve son origine dans les attentes messianiques de l’Ancien Testament et évoque la relation entre Dieu et son peuple dans une perspective à la fois eschatologique et éthique. L’Évangile selon Matthieu présente ainsi un royaume qui transcende les attentes humaines pour révéler une réalité divine incarnée par Jésus- Christ. Le royaume est une expérience de la présence de Dieu et un appel à adopter une nouvelle façon de vivre, plutôt qu’un concept. Intimement lié à la figure royale de Jésus, ce royaume attend de ses citoyens des transformations profondes, tant au niveau spirituel qu’éthique.
La proclamation du royaume
Le message central de Jésus
Dans Matthieu, le ministère public de Jésus commence par un appel clair : « Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche. » (4.17) Cette proclamation résume la mission de Jésus et invite à y répondre immédiatement. Le royaume n’est pas seulement une promesse lointaine ; il est à portée de main, accessible ici et maintenant, pourvu que l’on accepte de réorienter toute sa vie en réponse à l’appel de Dieu.
Une proximité eschatologique
L’expression « est proche » souligne une tension eschatologique : le royaume est à la fois présent et futur. Jésus annonce un règne déjà inauguré par sa venue, mais qui atteindra son accomplissement ultime lors de son retour. Cette double dimension est cruciale pour comprendre le message de Matthieu, dans lequel le royaume est décrit à la fois comme étant une attente spirituelle et sa traduction pratique pour celles et ceux qui lui appartiennent
Les caractéristiques du royaume
Un royaume spirituel
Contrairement aux attentes messianiques d’un royaume politique, Jésus définit le royaume des cieux comme une réalité spirituelle. Le « sermon sur la montagne » (chap. 5-7), introduit par les béatitudes (5.3-12), décrit les valeurs du royaume. Et comme l’indique la première béatitude : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! » (5.3), le royaume appartient à ceux qui sont humbles et vivent dans la dépendance de Dieu. Ainsi, le royaume est accessible à tous, indépendamment de leur statut social ou religieux.
Un royaume régi par la justice
La justice est une autre thématique centrale dans l’Évangile selon Matthieu. Dans le « sermon sur la montagne », Jésus proclame notamment : « Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. » (6.33) Cette justice ne se limite pas à l’observance de la loi mosaïque. Elle implique une transformation intérieure permettant de refléter le caractère même de Dieu. Cette exigence est particulièrement évidente dans les antithèses du « sermon sur la montagne » où Jésus approfondit, et en quelque sorte radicalise la Loi pour la transcender (5.21-48).
Un royaume ouvert aux nations
Matthieu écrit d’abord pour un public majoritairement composé de juifs, mais son Évangile élargit l’horizon du royaume. La parabole du festin des noces (22.1-14) illustre cette ouverture : ceux qui refusent l’invitation de Dieu, initialement adressée à Israël, sont remplacés par des invités venus des « carrefours » et des « chemins ». Par ailleurs, le mandat missionnaire final (28.19) confirme cette universalité du royaume.
Les paraboles du royaume
L’enseignement de Jésus sur le royaume repose largement sur l’utilisation de paraboles qui permettent d’illustrer des mystères tout en gardant leur signification voilée à ceux qui ne sont pas réceptifs (13.10-13).
La croissance du royaume
En Matthieu 13, plusieurs paraboles insistent sur la croissance du royaume, qui commence humblement mais s’affirmera avec puissance. La parabole du grain de sénevé (13.31-32) illustre cette idée : bien qu’infime à ses débuts, le royaume finira par dominer.
Le jugement du royaume
Plusieurs paraboles, comme celles de l’ivraie (13.24-30) ou du filet (13.47-50), insistent sur la séparation finale entre les justes et les méchants. Le royaume inclut ainsi une phase de tri. Ainsi, bien que le royaume soit ouvert à tous, il comporte une exigence de fidélité et d’obéissance. Cette réalité souligne l’importance et l’urgence de répondre à l’appel de Jésus à la repentance, première condition pour entrer dans le royaume.
Les conditions d’entrée dans le royaume
La conversion et la repentance
La première mention du royaume par Jésus, citée plus haut, insiste sur la nécessité de se repentir. Le terme grec metanoia désigne un changement radical de notre façon de penser et d’agir. Il ne s’agit pas seulement de regretter nos péchés passés, mais de nous tourner vers Dieu pour répondre à notre vocation : celle de devenir les citoyens du royaume de Dieu, qui reconnaissent la voix de Dieu et mettent la parole en pratique.
Une justice supérieure
Jésus insiste également sur l’exigence d’une justice supérieure à celle dont se prévalaient les autorités religieuses de l’époque : « Si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. » (5.20) On comprend dès lors que la justice ne peut se limiter à une conformité légale, ce qui constituerait une exigence religieuse. Jésus appelle à une transformation de l’être tout entier. Concrètement, l’Évangile précise que cela implique l’amour de Dieu et du prochain, le pardon des offenses, ainsi que l’intégrité des pensées et des actes. Les béatitudes récapitulent les attitudes nécessaires : pauvreté en esprit, douceur, faim et soif de justice, miséricorde, pureté de cœur etc.
L’obéissance à la volonté de Dieu
Jésus insiste ailleurs sur le fait qu’une simple appartenance religieuse ou des paroles superficielles ne suffisent pas pour entrer dans le royaume. Jésus avertit : « Ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais seulement celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. » (7.21) En d’autres termes, être issu d’une famille de croyants, fréquenter une assemblée ou même réciter des prières sans y penser, rien de tout cela n’ouvre l’accès au royaume. Le Père attend au contraire une relation authentique, où l’amour se traduit par des actes concrets, comme le suggère la parabole des brebis et des boucs (25.31-46).
Un engagement total
Les paraboles du trésor caché et de la perle de grand prix (13.44-46) soulignent la valeur du royaume, qui est supérieure à tout ce que l’on possède. Ainsi, pour entrer dans le royaume, il faut s’engager pleinement et avoir la foi pour être prêts à sacrifier nos richesses et notre confort terrestres pour être dans la présence du roi.
Jésus-Christ, le roi
Jésus, l’accomplissement des promesse messianiques
Dès les premières lignes de Matthieu, Jésus est présenté comme le roi attendu. La généalogie de Matthieu 1.1-17 établit son lien avec David, soulignant sa royauté et sa légitimité messianique. Le terme « Christ » (ou Messie) signifie « oint », une référence explicite au roi choisi par Dieu pour diriger son peuple. Tant par sa naissance à Bethléem, annoncée par les prophètes, que par l’hommage des mages venus l’adorer en le nommant « roi des Juifs » (2.2), Jésus est présenté comme celui qui vient pour régner.
Un roi serviteur et sauveur
Cependant, le règne de Jésus ne correspond pas aux attentes messianiques de l’époque, notamment sur le plan politique. Jésus est un roi humble et serviteur, qui annonce « mon joug est doux, et mon fardeau léger » (11.30). Il ne gouverne pas par la force, mais par l’amour, la vérité, et la justice divine.
L’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem illustre sa royauté paradoxale (21.1-11). En chevauchant un ânon, il accomplit la prophétie de Zacharie 9 : « Voici ton roi vient à toi, Plein de douceur, et monté sur un âne, Sur un ânon, le petit d’une ânesse. » (21.5) Jésus est un roi qui s’identifie non pas aux puissants de ce monde, mais aux démunis et aux opprimés.
C’est par sa mort sur la croix que Jésus révèle l’étendue de son règne. Le « roi des Juifs » moqué par les soldats romains (27.29) établit en réalité son règne et son autorité suprême à travers son sacrifice. En s’offrant comme victime volontaire, il rachète son peuple. Sa résurrection confirme son règne éternel et inaugure le royaume des cieux (28.19).
Le royaume : une réalité présente et future
Le royaume des cieux renvoie paradoxalement en même temps à une expérience présente et à une attente future.
Une réalité déjà inaugurée
Jésus affirme : « Le royaume de Dieu est donc venu vers vous. » (12.28) Il incarne le royaume et le montre déjà en action par ses enseignements et ses miracles. À chaque occasion où Jésus guérit, à chaque fois qu’il accorde son pardon et qu’un cœur est transformé, il manifeste la réalité et l’actualité du royaume.
Une espérance eschatologique
Cependant, le royaume n’atteindra son accomplissement ultime que lors du retour glorieux de Jésus. Les discours eschatologiques des chapitres 24 et 25, déjà évoqués plus haut, annoncent le retour de Jésus pour juger les nations. Lors du jugement dernier, le roi séparera les justes des injustes. Ce jugement déterminera l’entrée définitive dans le royaume éternel.
Le royaume et l’Église
La fondation de l’Eglise
Matthieu est le seul évangile à mentionner explicitement l’Église. En Matthieu 16, Jésus s’adresse à Pierre et lui déclare : « Je te dis que tu es Pierre, et que sur ce roc je bâtirai mon Église. » (16.18) Ce passage établit un lien entre le royaume et l’Église (cf. l’enchaînement entre les v. 18 et 19) : l’Église est appelée à proclamer le message du royaume et à vivre selon ses valeurs.
Les clés du royaume
Jésus confie à Pierre « les clés du royaume des cieux » (16.19). Ces clés symbolisent l’autorité spirituelle de l’Église qui lui permet d’ouvrir ou de fermer l’accès au royaume. On peut donc en déduire que Jésus confie à l’Église une responsabilité dans l’enseignement et l’accompagnement spirituel des croyants.
Implications du royaume pour aujourd’hui
Le message du royaume des cieux dans Matthieu, avec sa double perspective sur le présent et l’avenir, invite chaque croyant à vivre selon ses principes dès aujourd’hui, tout en gardant les regards fixés sur l’éternité encore à venir.
Un modèle éthique inspiré de Jésus comme roi
En tant que roi, Jésus a établi un modèle d’humilité et de service, jusqu’au sacrifice. Les croyants sont donc invités à suivre son exemple, à leur mesure. Les principes du royaume exposés dans le « sermon sur la montagne », mais aussi « la justice, la paix et la joie, par le Saint-Esprit » (Rom 14.17), constituent des réalités à vivre dès aujourd’hui.
Une mission universelle
Le mandat missionnaire de Matthieu 28.19-20 invite les disciples à faire connaître le royaume à toutes les nations. Cet appel souligne non seulement le caractère universel du royaume, mais aussi le rôle actif des croyants dans sa proclamation. Chacun de nous est dépositaire de cette vocation missionnaire, et doit en discerner les contours et les modalités, avec l’aide du Saint-Esprit.
Une espérance active
Attendre le royaume ne signifie pas rester inactif. Au contraire, chaque acte de miséricorde, de justice, de bonté, ou d’annonce de la Bonne Nouvelle contribue à sa manifestation. À l’image des disciples, Jésus désigne les croyants comme le « sel de la terre » et « la lumière du monde » (5.13- 16), quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils vivent.
Conclusion
Dans l’Évangile selon Matthieu, le royaume des cieux est inséparable de la personne de Jésus- Christ, le roi qui révèle et incarne le règne de Dieu. Entrer dans ce royaume nécessite une réponse personnelle, marquée par la repentance, la foi et l’obéissance. Ce royaume, qui est à la fois une réalité présente et une espérance eschatologique, est une invitation pressante à mener une vie renouvelée, à la suite de Jésus-Christ. À travers ses paraboles, ses enseignements et son propre exemple, jusqu’au sacrifice de la croix, Jésus offre une vision du royaume qui transcende les attentes humaines et réconcilie Dieu et l’humanité. En vivant selon ses principes, les croyants témoignent de la présence du royaume sur terre et anticipent son accomplissement ultime. Ainsi, l’Évangile selon Matthieu nous invite à transformer nos vies à la lumière de son message.