De nombreux textes du N.T. traitent du sujet de l’Église. Les deux premiers sont des paroles de Jésus dans l’Évangile selon Matthieu, aux ch. 16 et 18. Matthieu 18 est le 4ème des 5 grands discours de cet Évangile et il est entièrement dédié à la vie de la communauté.
L’Église n’est pas une entreprise missionnaire qui prend des parts de marché, ni un club de gens qui se réclament de lui, ni une association où chacun fait ce qui lui plaît, ni un ensemble d’individus vivant indépendamment les uns des autres. L’Église est un réseau solidaire de membres liés les uns aux autres par un devoir fraternel. Matthieu 18.12-20 présente trois attitudes fondamentales qui doivent animer l’assemblée.
Une compassion active (18.12-14)
v12-14 Que vous en semble ? Si un homme a cent brebis, et que l’une d’elles s’égare, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix- neuf autres sur les montagnes, pour aller chercher celle qui s’est égarée ? Et, s’il la trouve, je vous le dis en vérité, elle lui cause plus de joie que les quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. De même, ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits.
Dans cette histoire, le propriétaire de troupeau n’est pas seulement poussé par l’aspect financier (perdre 1 % de son cheptel n’est pas une perte insurmontable), il est mu par la compassion. Une brebis perdue connaît un stress intense de l’isolement (car ce sont des animaux qui vivent en troupeau), est incapable de se reposer, aura de la peine à s’orienter pour boire et manger et est en danger de mort violente face à des prédateurs.
Ici, la brebis fait partie des « petits enfants » dont il est question depuis le début du chapitre. Elle représente quelqu’un qui :
– s’éloigne de la communauté : il ne fréquente plus l’Église ;
– s’éloigne du Berger : il n’entretient plus une communion avec le Seigneur.
Il ne s’agit pas d’un chrétien qui pèche (nous sommes tous dans cette situation) mais d’un chrétien qui change de camp.
Le Seigneur ne fait pas de calcul froid. Au contraire, il est passionnément attaché à l’idée de retrouver celui ou celle qui s’éloigne. Dieu se réjouit toujours de nos repentances, aussi fréquentes qu’elles soient.
Comme l’écrit Dane Ortlund, « Nous ne pouvons avancer aucune raison pour laquelle Christ finirait par refuser d’ouvrir son cœur à ses propres brebis. Rien ne va en ce sens. Tout ami humain a ses limites. Si nous le vexons un peu trop, si la relation se détériore un peu trop, si nous le trahissons trop souvent, il nous rejettera. Un mur s’érigera entre nous. Or, dans le cas de Christ, nos péchés et nos faiblesses mêmes nous rendent admissibles en sa présence. Il nous suffit de venir à lui – d’abord lors de notre conversion et des milliers de fois par la suite jusqu’à ce que nous soyons avec lui à notre mort. » 1
Si tel est le désir de Dieu, nous qui formons l’Église, nous devons être attentifs les uns aux autres et veiller « les uns sur les autres pour nous exciter à l’amour et aux bonnes œuvres » (Héb 10.24). Il ne s’agit pas de faire pression — chacun est libre de son chemin — mais d’encourager et d’être présent. Il ne s’agit pas non plus de chantage, car l’ami aime en tout temps, même si son ami abandonne le Seigneur.
Une confrontation restauratrice (18.15-17)
v15-17 Si ton frère a péché, va et reprends-le entre toi et lui seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. Mais, s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute l’affaire se règle sur la déclaration de deux ou de trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église ; et s’il refuse aussi d’écouter l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain.
Que faire lorsqu’une personne, par son exemple ou son comportement, menace les 99 brebis ? Jésus est explicite ! Ces versets sont les plus compliqués à vivre en pratique dans une Église. Nous avons appliqué ces directives régulièrement dans l’Église où j’étais le pasteur, et cela a souvent conduit à des incompréhensions, à des discordes.
D’abord, remarquons l’intention : gagner son frère. Toute procédure doit viser la restauration. Il ne s’agit pas de sanctionner ou d’humilier, mais d’encourager la repentance.
Examinons le texte :
- 1. « Si » : pas de calomnie, de témoignage de tiers, mais un constat évident.
- 2. « ton frère » : c’est celui qui se réclame de la foi chrétienne. L’Église n’a aucun mandat pour juger le monde, mais seulement pour lui annoncer l’Évangile.
- 3. « a péché » : son comportement est une violation claire de la loi de Dieu. Ce n’est pas parce qu’il a fait quelque chose qui ne te plaît pas !
Tout péché est grave et offense la sainteté de Dieu. Mais tous les péchés n’ont pas les mêmes conséquences et ne conduisent pas à répondre de manière identique. La Bible enseigne que certains péchés sont plus graves que d’autres 2.
Avec prudence, on peut distinguer différents types et différentes approches :
- Les « petites » offenses : impolitesse, moquerie, irritations… Face à elles, montrons l’exemple, prions pour la personne et choisissons de « couvrir » la faute.
- Les offenses privées : celles que Dieu seul connaît, dans les pensées ou dans un comportement solitaire. Confessons-les à Dieu et n’hésitons pas aussi à les confesser à quelqu’un de confiance (Jac 5.16).
- Les offenses publiques : calomnie, mensonge, colère, petit vol… Galates 6.1 trace le chemin : « Frères, si un homme vient à être surpris en faute, vous qui êtes spirituels, redressez- le avec un esprit de douceur. Prends garde à toi-même, de peur que tu ne sois aussi tenté. »
- Les offenses insupportables : viol, meurtre, atteinte à la personne,… Pour celles-ci, il ne faut pas hésiter à faire appel à la police, à appliquer la loi, à mettre à distance.
La procédure proposée par Jésus est progressive :
- La première étape est discrète : L’objectif est que le coupable écoute. Si la personne reconnaît et répond : « Oui, pardonne-moi », l’affaire est close et on n’en parle plus.
- Mais s’il n’écoute pas, il faut qu’il y ait un ou deux témoins pour valider qu’il y a bien péché et refus de le reconnaître.
- S’il n’écoute toujours pas, après un temps suffisant, il faut le dire à l’église. Pas forcément toute l’église (on n’envoie pas un mail à tous les croyants du monde entier !) ; il est possible de comprendre qu’il s’agit d’une forme de représentation de l’église. Plus le péché est public, ou plus l’individu est en responsabilité dans l’église, plus l’information sera large. Chez nous, les anciens collectivement choisissent dans quel cercle l’information doit circuler.
- S’il refuse d’écouter l’église, le jugement porté est extérieur : qu’il soit « pour toi » comme un païen. Il n’est pas dit qu’il est païen ou qu’il a perdu le salut. À tes yeux — mais Dieu seul sait ce qu’il en est — il est comme un non-croyant. À ce titre, tu vas l’aimer et prier pour lui, mais tu ne vas pas attendre de lui ou d’elle un comportement lié à l’Écriture.
Voici quelques cas pour susciter votre réflexion :
- Marc est alcoolique. Il vient souvent le dimanche et une fois sur quatre il sent l’alcool. Il s’assoit pendant le culte, et il pleure doucement pendant les temps de prière. Ceux qui sont à ses côtés l’entendent murmurer « Pardonne-moi Seigneur… ». Comment appliquer Matthieu 18 ?
- Jean est un homme exceptionnellement dynamique. Il sourit beaucoup, rend beaucoup de services à l’église. Mais un jour, vous passez chez lui à l’improviste, et vous l’entendez crier sur sa femme. Derrière la clôture, vous voyez sa femme, pleurant, collée au mur. Jean frappe le mur et donne une claque à sa femme pour rentrer ensuite à la maison. Comment appliquer Matthieu 18 ?
- Marie-Antoinette est responsable d’un ministère dans l’Église. Elle est appréciée, compétente et très impliquée. Mais elle a tendance à observer ce qui ne va pas et à s’en plaindre à beaucoup de personnes. Et depuis quelque temps, elle dit souvent que les anciens ne sont pas assez impliqués dans la vie de l’Église, qu’ils n’ont pas suffisamment d’amour ou de souci pour l’Église… Les gens commencent à graviter autour de cette idée. Comment appliquer Matthieu 18 ?
- Roberto est un prédicateur passionné. Il sort d’un séminaire sur la guérison, et il se met à prêcher que l’Évangile comprend la guérison du corps comme une promesse qu’il suffit de réclamer. Il enseigne aussi qu’une maladie qui résiste à la prière révèle soit un péché, soit un manque de foi. Comment appliquer Matthieu 18 ?
Une décision courageuse (18.18-20)
v18-20 Je vous le dis en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. Je vous dis encore que, si deux d’entre vous s’accordent sur la terre pour demander une chose quelconque, elle leur sera accordée par mon Père qui est dans les cieux. Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux.
Le Seigneur souligne ici son appui et son soutien lorsqu’un processus de discipline légitime se met en place dans une Église.
Jésus, le juste juge (Jean 5.30) ne regarde pas de loin un processus de discipline au sein de son Église. Il estime que c’est une fonction essentielle pour le maintien de la pureté de l’Église.
- L’apôtre Paul livre à Satan un membre de l’Église de Corinthe qui couche avec la femme de son père (1 Cor 5.1-13).
- L’apôtre Pierre n’hésite pas à parler d’Ananias et Saphira comme remplis par Satan au point de mentir à l’Église et à l’Esprit saint (Act 5.1-11).
- Paul dit à son jeune collègue en poste sur l’île de Crète d’éloigner celui qui cause des divisions après un premier et un second avertissement (Tite 3.10-11).
L’hésitation tout humaine que nous ressentons face à cette prise de position — déclarer qu’une personne doit être considérée comme un non-croyant est proprement terrifiant — trouve un solide réconfort dans la promesse du verset 20. Le Seigneur est vraiment présent au milieu de l’assemblée pour constater le mal et pour qu’il soit pris en compte.
Ce verset 20 n’est pas une promesse pour les réunions de prière 3 ! Il est bien plus solennel. Imaginez que vous soyez en conflit avec un groupe mafieux qui voudrait que vous leur cédiez votre maison. Imaginez que vous deviez les rencontrer pour une conciliation et que la police envoie un mot disant : « au fait, le préfet de police sera là avec deux unités du GIGN 4 … ». Cela change la donne, n’est-ce pas ?
C’est le sens de : « je suis au milieu d’eux ». Jésus prévient qu’il approuvera toute décision qui s’aligne avec ses principes.
Conclusion
Je suis conscient que ces paroles de Jésus traitent de l’aspect le plus compliqué d’une vie d’église. Je voudrais vraiment vous encourager à prier pour vos anciens qui seront amenés à exercer cette responsabilité.
Et si une décision est prise, soyez prudents dans vos réactions et vos écoutes 5 . L’église doit être exemplaire pour protéger ses membres, clarifier les situations de conflit et faire tout son possible pour amener à la repentance.
- Dane Ortlund, Doux et humble de cœur : L’amour de Christ pour les pécheurs et les affligés , Éditions Cruciforme, 2021, p. 70
- Ps 19.14 ; Jean 19.11 ; Gen 18.20 ; Jac 3.1, etc.
- Cf. D.A. Carson, Matthew , The Expositor’s Bible Commentary, vol. 8, Zondervan, 1984, ad loc.
- Le Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN) est une unité d’élite de la Gendarmerie nationale française, spécialisée dans la gestion de crises et les missions dangereuses.
- Dans notre église, nous avons dû prendre des décisions impopulaires qui ont pu se révéler appropriées avec les années…