Introduction par la rédaction de Promesses
Jacques Ellul (1912-1994) a été enseignant à l’Institut d’Études Politiques de Bordeaux dès sa création en 1948, et jusqu’à son départ à la retraite, en 1980. C’était aussi un chrétien engagé, à la fois dans la réflexion et dans l’action.
Au cours de sa longue carrière, il a écrit une soixantaine de livres et plus d’un millier d’articles, sur des sujets aussi divers que la technique, la révolution, la politique, les lieux communs, mais aussi la Genèse, l’Ecclésiaste, l’Apocalypse, etc.
Spécialiste de la pensée de Karl Marx, il s’est toujours tenu à l’écart du marxisme (dans lequel il voyait une idéologie), tout en proclamant se référer à cette pensée, en même temps qu’à la Bible…
Cette double référence fait de lui un penseur original et atypique, présentant des analyses de la société d’une très grande finesse et sans concession.
En revanche, on ne peut pas toujours suivre ses développements théologiques ou ses commentaires sur la Bible car il s’écarte parfois gravement de l’orthodoxie évangélique.
La technique : absolutisation de l’efficacité
Jacques Ellul a été un formidable lanceur d’alerte dès les années 50, et sa critique de la société technicienne est encore plus pertinente au XXI e siècle que lorsqu’il a écrit les trois ouvrages majeurs qu’il a consacrés à ce sujet : La technique ou l’enjeu du siècle (1954), Le système technicien (1977), et Le bluff technologique (1988). Pour Jacques Ellul, le fait technique est l’élément déterminant de notre société moderne : il est « l’enjeu du siècle », comme l’économie l’était au XIXe siècle (ce en quoi Marx avait raison pour son époque). La technique, en effet, recompose tous les autres aspects
de la vie, et remodèle peu à peu l’homme lui-même. La technique est « un ensemble de moyens gouvernés par la recherche de l’efficacité », elle est la préoccupation de « rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace ». Il y a donc une différence essentielle entre « les techniques » et « la technique » : les techniques sont des moyens, des outils, des machines, qui permettent à l’homme, depuis la nuit des temps, de s’émanciper quelque peu à l’égard des contraintes de la nature ; la technique, comme l’indique la définition donnée ci-dessus, englobe les techniques, mais elle les dépasse largement, puisqu’elle comprend des éléments immatériels (la recherche, la méthode), et donc une mentalité, un système de valeurs, une manière de voir le monde et de s’y positionner. L’efficacité a toujours fait partie des valeurs humaines, puisque, sans elle, nulle vie n’est possible. Mais le mot essentiel de la définition est l’adverbe « absolument » : la technique est l’absolutisation de l’efficacité. Celle-ci est devenue la valeur suprême, sur l’autel de laquelle est sacrifiée toute autre valeur (morale ou éthique, relationnelle, spirituelle, ou même de simple prudence ou de prise en compte de l’être humain).
La technique est devenue un « milieu », le nouveau milieu de l’homme. Tous les aspects non techniques du mode de vie de l’homme sont transformés en activités techniques (par exemple la politique, l’art ou les loisirs). La technique n’est ni bonne, ni mauvaise en soi, ni neutre, mais toujours ambivalente : elle produit simultanément et nécessairement des effets bénéfiques
et des effets dévastateurs, et l’on ne peut absolument pas garder les premiers sans subir les derniers. C’est pourquoi il est absurde de tabler sur l’innovation technologique pour résoudre, ou même traverser, la crise environnementale : cette innovation produira autant de catastrophes qu’elle offrira de solutions.
Le reproche que l’on peut adresser au discours technophile est de masquer cette ambivalence ; Jacques Ellul, nullement technophobe, cherche à nous en faire prendre conscience.
La sacralisation de la technique
L’homme a toujours vécu avec des techniques, c’est-à-dire des outils qui médiatisaient son rapport au milieu naturel, mais il les mettait à son service afin de s’émanciper de ce milieu. Un saut qualitatif s’est produit au milieu du XXe siècle : désormais, c’est l’homme qui est au service de la technique. En effet, la thèse la plus scandaleuse (et inaudible dans les années cinquante !) que soutient Jacques Ellul, est celle de l’auto-accroissement de la technique : la technique s’engendre
elle-même, perdant toute finalité, elle progresse désormais sans intervention décisive de l’homme. On fait quelque chose parce qu’on peut le faire, et non plus en vue d’une fin au service de l’homme (de son bonheur ou de sa liberté). La technique est devenue autonome à l’égard de toute autre instance : à l’égard de l’économie (on se lance dans la conquête spatiale alors que c’est un gouffre financier, sans aucune retombée sociale, tout simplement parce qu’on peut le faire) ; à l’égard de la politique (les États-Unis et l’URSS suivaient les mêmes orientations fondamentales de la croissance effrénée et du pillage de la planète, avec des régimes politiques et économiques si différents, et pour ce qui concerne la France, « rien d’important ne s’est passé le 10 mai 1981 » , car l’alternance ne change rien au productivisme) ; à l’égard de la morale et des valeurs spirituelles (la technique est devenue elle-même le bien et le sacré, puisque l’efficacité est aujourd’hui la norme absolue, le vecteur de désacralisation du monde qu’est la technique étant désormais lui-même investi de sacralité : elle est devenue intouchable).
La révolution informatique a accéléré le mouvement du progrès technique en raison de son caractère désormais systémique : la société technicienne est un système, c’est-à-dire un ensemble de pôles étroitement interconnectés. Toutes les techniques sont mises en réseau, de sorte qu’une innovation dans un domaine entraîne une innovation ailleurs, mais une catastrophe, une panne, un accident ou un attentat a aussi des effets en chaîne. Notre société technique est donc à la fois de plus en plus puissante et de plus en plus fragile : elle est un colosse aux pieds d’argile.
La technique est le nouveau sacré de l’homme. Nous vivons dans un monde idolâtre envers la technique, puisque les hommes la servent dévotement au lieu de s’en servir. Les deux lois qui régissent la société technicienne sont celles de Gabor et de Larsen. La loi de Gabor (du nom du physicien hongrois Dennis Gabor [1900-1979]) consiste à dire : « Tout ce qui est
techniquement possible sera nécessairement réalisé » ; et celle de Larsen (du nom du physicien danois Søren Larsen [1871-1957]) : « Les problèmes générés par la technique seront toujours réglés par des solutions techniques, qui elles-mêmes poseront de nouveaux problèmes, etc. » Puisque la technique est foncièrement ambivalente, la poursuite aveugle de la croissance technicienne (selon la loi de Gabor) et la recherche systématique de solutions techniques aux problèmes
techniques (selon la loi de Larsen) ne peuvent que provoquer, en même temps qu’une amélioration des conditions de vie, de confort et de vitesse pour l’homme, des chaînes de catastrophes sans nom. Ce n’est donc pas la technique en tant que telle qui nous asservit, « mais le sacré transféré à la technique ».
Selon Jacques Ellul, la technique soumet toute activité à sa propre logique, sans jamais se laisser modifier par elle. C’est en ce sens que la politique est une illusion : la scène politique n’est plus qu’un spectacle, les hommes politiques sont des acteurs en représentation et non des décideurs, les décisions se prennent ailleurs, dans les cabinets d’experts et de techniciens, et la politique est devenue elle-même une technique de conquête du pouvoir et de réélection. Les hommes politiques ne maîtrisent plus rien, et par conséquent nous non plus d’ailleurs, citoyens qui croyons les contrôler par le jeu démocratique. La politique est donc une double illusion.
L’asservissement à la technique
La société technicienne constitue pour l’homme une perte considérable de liberté : les contraintes de la vie quotidienne sont infiniment plus grandes qu’avant la révolution industrielle. La servitude que représente le choix de l’énergie nucléaire, par exemple, avec les risques incalculables pour les générations futures, illustre cette orientation vers la dépendance absolue.
La liberté ne consiste plus qu’à choisir entre des objets techniques et d’autres objets techniques, et non entre ces objets et la possibilité de s’en passer et de vivre aussi bien. Mais pour masquer cette perte de liberté, il faut exalter la puissance inouïe de l’homme d’aujourd’hui, en appelant cette puissance « liberté ».
C’est le principe de la « propagande horizontale » : car la propagande n’est pas l’apanage des régimes totalitaires, elle n’est même pas seulement politique, elle est aussi, en démocratie, un phénomène sociologique de conditionnement de l’homme pour l’adapter à un monde technicien qui, sans cela, ne pourrait que le rendre malheureux. Nous subissons à cet effet un
déluge ininterrompu d’informations, de clips, de sons et d’images, que nous sommes incapables de trier : nous demeurons en état de stupeur et de fascination dans ce monde d’images virtuelles, perdant toute maîtrise sur notre vie. L’homme moderne est subjugué, hypnotisé, et dépossédé de lui-même.
Une prise de conscience pour ouvrir un autre chemin
Jacques Ellul n’est donc pas technophobe, mais il déploie une pensée critique à l’égard de la technique.
Il serait aussi enfantin et absurde d’être contre la technique, que d’être « opposé à une avalanche de neige ». La technique est ce qui advient, qu’on le veuille ou non. Elle n’est pas un mal en soi, puisqu’elle est ambivalente. Ce contre quoi Jacques Ellul nous met en garde, c’est la technolâtrie : l’idolâtrie de la technique, sa sacralisation. C’est pourquoi le versant théologique et éthique de son œuvre ouvre un chemin pour que les chrétiens puissent vivre dans ce monde sans issue : non
pas dans un autre monde ou dans une tour d’ivoire, mais au cœur de ce monde, sans être du monde.