Quel Jésus nous présente The Chosen ?

Écrit par

 –  Publié dans

Promesses n° 232, Avril-juin 2025

The Chosen1 est la série du moment, non seulement série chrétienne mais focalisée sur une personne : Jésus. De son premier miracle à son dernier jour, The Chosen nous fait entrer dans un monde dans lequel le réalisme historique et la fidélité biblique ne veulent pas être sacrifiés pour de simples besoins créatifs. L’originalité de The Chosen, c’est aussi son financement participatif pour les saisons 4-7 ! Une première pour une série de cette importance !
The Chosen est certainement une surprise. Beaucoup ont déjà noté la qualité globale de la série, et c’est vrai. Comparé à de nombreuses autres productions chrétiennes, The Chosen est largement au-dessus. Les acteurs, le montage, la musique, mais aussi l’esthétique générale des épisodes me laissent une impression très positive de cette série. J’apprécie en particulier le traitement des chefs religieux, en tête desquels Nicodème. La série porte aussi attention aux conditions sociales et économiques du monde de Jésus, ce qui l’aide à s’incarner dans un temps, un lieu… une histoire.
Une question m’a quand même été posée : The Chosen est-il biblique ?
Je donne ma conclusion en avant-première : The Chosen, c’est le Jésus qui correspond à notre société. C’est le Jésus, pour nous, au début du 21 e siècle. Je précise un peu par crainte d’être mal compris. Dit ainsi, cela ne veut pas dire que c’est une bonne chose, ni que c’est une mauvaise chose. C’est simplement une observation générale. Le Jésus de Chosen est le Jésus d’une société qui nous correspond.

En soi c’est déjà quelque chose de fascinant à noter ! Il y a quelque chose de profond à l’incarnation culturelle de notre humanité. Que nous le voulions ou non, nous incarnons toujours notre humanité dans une société. D’une certaine manière, et jusqu’à un certain degré, nous ne pouvons que refléter notre société. Nous vivons, pensons… imaginons et créons, les pieds bien plantés dans un lieu et un temps, la tête levée vers les cieux que nous observons dans ce ciel qui est le nôtre.
Je ne suis pas en train de dire que nous sommes toujours l’image de notre société, comme si nous en étions esclaves ou si nous étions déterminés par celle-ci. Certainement pas ! Par contre, cela veut dire que nous ne pouvons que faire écho aux soucis, priorités, et dangers du monde dans lequel nous vivons. Ce n’est pas en soi un problème. Après tout, notre foi ne doit-elle pas répondre, engagée, aux défis du monde dans lequel Dieu a voulu nous placer ? Que The Chosen reflète nécessairement notre société ne signifie pas que la série est le reflet de « l’esprit du monde » !
Je suis par exemple frappé que The Chosen ait choisi de sur-accentuer la vie d’équipe des disciples. J’ai trituré cette phrase dans tous les sens avant de l’écrire. Au début je voulais écrire que The Chosen avait suraccentué la « vie communautaire » de Jésus et ses disciples. Mais ce n’est pas tout à fait cela. Ce qui est mis en avant c’est plus que simplement la communauté que forment Jésus et ses disciples : c’est leur vie d’équipe. L’un des exemples les plus clairs, c’est le Sermon sur la montagne. The Chosen choisit de présenter l’un des plus grands discours de Jésus comme une œuvre d’équipe entre Jésus et Matthieu. Alors… je ne veux pas surestimer ce que fait la série dans ce dernier épisode de la saison 2. Jésus est bien présenté comme celui qui est au cœur du Sermon sur la montagne. Et cependant… tout respire la vie d’équipe. Or, à la lecture des Évangiles, je ne suis pas certain que ce soit tout à fait le cas. Possible… pas certain… justement parce que les Évangiles ne disent pas tout, et que la lecture de The Chosen est marquée par notre contexte social. Bien sûr, nous sommes dans une société qui recherche et valorise la vie d’équipe. Voir Jésus comme l’un des plus grands leaders, chefs d’équipe, c’est précisément une image de notre société.
Mon problème n’est pas avec la liberté créative de la série. Du moment qu’il y a adaptation, il y a liberté… ou alors il faut refuser le don de la créativité. Ma gêne principale ici, c’est qu’en faisant du Sermon sur la montagne une œuvre de collaboration, The Chosen ne peut que sous-estimer la portée radicale de ce que Jésus enseigne. Dans les Évangiles, les signes et enseignements de Jésus sont bien plus que des enseignements marqués par l’amour, la compassion, et la sagesse. Signes et enseignements sont l’annonce que Dieu introduit une nouvelle réalité dans l’histoire du monde. En accentuant cette vie d’équipe, The Chosen doit faire du ministère de Jésus quelque chose de plus collaboratif que ce que la radicalité de son message pouvait produire. Si une nouvelle réalité s’était approchée dans les pas de Jésus, au point où même les morts ressuscitent avant le « dernier jour »… devrions-nous comprendre la communauté des disciples comme une vie d’équipe au sens contemporain ? N’y a-t-il pas plus que cela et aussi… beaucoup moins que cela ? Dans un sens peut-être mystérieux, le message et les signes de Jésus étaient-ils saisis, compris, par ses disciples ? — disciples que les Évangiles nous présentent souvent comme devant se rappeler de ce que Jésus avait fait et dit.

* * *

Une deuxième impression que me laisse The Chosen, c’est que Jésus est venu pour faire de nous ce que nous devrions être. Ce n’est pas une impression que j’ai avec tous les épisodes mais ici et là, l’attitude de Jésus me semble très proche du « coach personnel » qui vient nous guérir de ce qui nous a brisés. C’est peut-être d’ailleurs l’image qui me vient le plus naturellement quand je pense à The Chosen. Nous sommes des êtres que les conditions de la vie ont brisés… Jésus vient nous reconstruire.
Dans un sens, oui bien sûr. Cette femme, atteinte de perte de sang depuis douze ans (Mt 9.20 s.), ces lépreux mis au ban de la société, et même Matthieu, collecteur d’impôt mi-traître mi-collabo… ils sont tous affectés par des circonstances qu’ils n’ont pas choisies. Nous le sommes tous. Eh oui, ces circonstances sont la manifestation de la marque profonde du péché. Nous sommes souvent, très littéralement, brisés par ce que la vie nous lance à la figure. Nous sommes des êtres brisés.
Mais ce qui me manque c’est une proclamation beaucoup plus directe et radicale du péché qui nous habite. Entendre une parole restauratrice et libératrice : « Va, tes péchés te sont pardonnés ! » Voilà ce qui est le plus radical. L’accent de The Chosen n’efface pas cela, mais l’amoindrit plus que nécessaire.

* * *

J’ai choisi ici une approche qui discute certains points, disons théologiques, de The Chosen. On pourrait me répondre que la série n’est pas un commentaire approfondi de l’Évangile. C’est vrai. Et c’est d’ailleurs pour cela que je ne l’utiliserai pas en évangélisation : c’est déjà une certaine interprétation du texte !
Et c’est là mon dernier souci, et le plus théologique, voire philosophique.
Les images ont un pouvoir sur notre compréhension et notre imagination que nous sous-estimons toujours. Certains théologiens, y compris dans la période médiévale, étaient convaincus que la connaissance commençait avec des images et des représentations. On pourrait dire que l’image est le début de notre connaissance. Si c’est le cas, alors l’image de Jésus ne peut qu’impacter notre connaissance de lui. Il est très difficile de nous séparer du visuel. Lorsque nous avons vu l’adaptation cinématographique de notre livre préféré, nous avons du mal à faire abstraction de ce que nous aurons vu. Nous aurons tendance à interpréter et lire le livre en fonction des images.
C’est la même chose pour les Évangiles. C’est la raison principale de mon hésitation à propos de The Chosen. Mon souci principal vient donc de ce que nous pouvons appeler la philosophie de la connaissance. C’est aussi un souci qui concerne notre lecture de la Bible.
Plus nous avons d’images de Jésus en tête… plus il nous sera difficile de lire et entendre le texte pour lui-même. Parfois ce sera de « petites touches » que nous oublierons, comme la répartie un poil plus directe de Jésus à sa mère lors du mariage à Cana : « Que me veux-tu, femme ? ». Parfois ce sera peut- être plus important. De toute façon, il faut encore attendre la conclusion de la série. The Chosen… à regarder ou pas ? Franchement, ce n’est pas mon rôle de dire ce qu’il convient de regarder ou non. Du point de vue purement technique, je remarque la grande avancée que The Chosen représente par rapport à d’autres productions chrétiennes. Pour le reste ? Il y a quand même plusieurs choses qui me font hésiter à faire de The Chosen le véhicule évangélisateur ou apologétique que certains (je trouve) en font. Dans tous les cas, que nous regardions ou pas… restons nourris de cette Parole que Dieu lui-même a voulu nous laisser. Prenons, lisons, écoutons… et soyons transformés !  

  1. The Chosen
    est une série télévisée américaine diffusée depuis le 24 décembre 2017 aux États-
    Unis et depuis décembre 2021 en France qui retrace la vie de Jésus-Christ selon les Évangiles
    tout en adaptant le récit. Le financement de cette série s’est effectué à travers une opération de
    financement participatif. ↩︎

L'Évangile selon Matthieu

Image de Imbert Yannick

Imbert Yannick

Yannick Imbert est professeur d’apologétique à la Faculté Jean Calvin. Il est expert de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, l’auteur du Seigneur des anneaux. Il a écrit plusieurs ouvrages sur le transhumanisme ainsi que sur l’apologétique. Il se passionne pour les relations entre la foi chrétienne et la culture contemporaine. Il contribue régulièrement aux sites Évangile 21, Visio Mundus, et à son propre blog De la grâce dans l'encrier.

les articles les plus lus

Le défi Dans nos vies bien classiques et bien réglées, il y a parfois un « caillou dans la chaussure » qui nous pousse à nous arrêter. C’est une allus... LIRE LA SUITE

La foi chrétienne est-elle un amalgame d’éléments contenus dans d’autres religions qui n’aurait rien d’authentiquement singulier ? Si tel était l... LIRE LA SUITE

Écrit par

Dans la Loi donnée à Moïse, Dieu a inclus des prescriptions étonnamment précises et modernes pour maintenir la justice sociale et économique parmi son... LIRE LA SUITE

Nous avons tous été — ou nous serons tous — confrontés à la situation suivante : un ami athée vient de perdre un de ses proches dont tout laisse ... LIRE LA SUITE

Écrit par