Transhumanisme et foi

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Ces dernières années, un mouvement culturel et scientifique tentant d’améliorer l’être humain à l’aide des nouvelles technologies est devenu partie intégrante de notre paysage social. Il s’agit du transhumanisme.
Il y a vingt ans, ce dernier n’était connu que de quelques amateurs de science-fiction, de passionnés de high-tech, mais certainement pas du grand public. C’est désormais un mouvement qui fait souvent les grands titres des blogs et des magazines. L’Église a, elle aussi, commencé à s’intéresser à ce mouvement : avec raison ! Le transhumanisme propose
en effet une vision qui ne peut que mettre en danger l’intégrité de l’être humain. Le transhumanisme est aussi une occasion de présenter la foi et l’espérance que nous avons en Christ.

Retour sur une histoire

Pour beaucoup, le transhumanisme est un mouvement nouveau. Bien que ce ne soit pas tout à fait faux, il ne faudrait pas le considérer comme venu de nulle part. Le transhumanisme n’est pas un éclair fulgurant déchirant le ciel bleu du XX e siècle. C’est la cristallisation de désirs humains – désirs aussi vieux que le monde – sous l’effet de pressions scientifiques et culturelles. Le désir dont s’est nourri le transhumanisme, c’est celui de l’immortalité.
De tous temps, quelles que soient les époques, quelles que soient les cultures, les hommes ont désiré la vie éternelle. Ce désir pousse Gilgamesh, dans l’épopée ancienne qui porte son nom, à chercher l’immortalité. C’est aussi la quête d’éternité qui conduit à rechercher l’élixir de jouvence ou la pierre philosophale. Parfois même, cette volonté de vie éternelle se manifeste sous les traits d’une vie artificielle qui, parce qu’elle est artificielle, peut être éternelle. La création de la vie, une vie sans frontière, se retrouve dans les grandes traditions religieuses, bien que l’histoire finisse rarement bien, comme dans la légende du Golem de Prague.1 >
Cependant, le rêve illusoire d’une création purement mécanique de la vie prend réellement naissance au XVIII e siècle. Sous l’impulsion philosophique et scientifique des Lumières, l’humain fut réduit à de la seule matière qu’il était possible d’analyser et de recombiner à volonté, telle une machine complexe.
C’est d’ailleurs la perspective du philosophe Julien Offray de La Mettrie qui, dans L’Homme machine (publié en 1748), présentait la machine comme la meilleure image de la nature humaine. Cette analogie est restée, mais il fallut attendre les avancées génétiques, robotiques, et celles de l’intelligence artificielle pour que les rêves du transhumanisme puissent paraître un tant soit peu imaginables.
Le transhumanisme a bien une histoire : il ne tombe pas du ciel, mais cristallise de nombreuses avancées scientifiques qui viennent donner « chair » à ce plus fou de tous les désirs humains : la vie éternelle.

Une déclaration d’indépendance

Le transhumanisme se présente aussi comme une nouvelle révolution copernicienne. Les auteurs transhumanistes, pour la plupart athées, considèrent en effet que nous étions jusqu’à présent dirigés par l’évolution naturelle. L’homme en dépendait : il en était, en quelque sorte, son esclave. Désormais, les choses sont différentes, proclament-ils, car l’être humain peut guider sa propre évolution. Il peut devenir son propre créateur et, ce faisant, il abolit toutes ses limites. Bien sûr, la première limite que nous pouvons dépasser est celle qui différencie les sexes. Cela ne semble rien, mais c’est déjà beaucoup.
Une fois qu’il n’y a plus de différences entre les genres sexués, tout est possible pour tout le monde : les limites commencent à s’effacer. C’est pour cela que le philosophe François-Xavier Bellamy est convaincu que la « PMA pour toutes » est le premier pas vers une universalisation du transhumanisme2.
Il a raison, la « PMA pour toutes » est le cheval de Troie du transhumanisme.
Cette limite du genre n’est cependant qu’un début, car le transhumanisme, c’est une vue radicalement nouvelle du corps humain. Ce dernier est une ressource qu’il appartient à chacun d’augmenter, d’améliorer et d’utiliser3. Mon corps n’est pas
simplement le mien  : il est aussi la principale valeur d’échange que nous avons. Le corps est donc « monétisable ». Le corps humain est une ressource, une chose qui est mienne. C’est l’une des plus profondes perversions du transhumanisme : il porte
atteinte à Dieu en compromettant ce que le Créateur a formé à son image.
Le transhumaniste désire reformer un Homme à son image, une image sans limite. Il lui faut donc modeler un humain sans contours, un humain sans forme. FM-2030, l’un des premiers penseurs transhumanistes, écrivait déjà en 1989  : «  Quelles
limites ? Les seules limites sont dans l’imagination de certaines personnes. Il est ridicule de parler de limites à ce moment même de notre évolution, alors que nous sommes en pleine expansion dans un univers sans limites de ressources illimitées
– espace illimité – temps illimité – potentiels illimités – croissance illimitée.  »4
En d’autres termes, le transhumanisme est en quête de frontière. Le générique de la série originale Star Trek annonçait : « L’espace – la dernière frontière ». Plus maintenant. Quelle est la dernière frontière ? Pour le transhumaniste français Marc Roux, c’est la mort qui est une barrière mentale, rien de plus5.
En réalité, il n’y a que deux frontières à dépasser pour le transhumanisme. La première, c’est l’imagination humaine. Nous devons déclarer notre indépendance pour devenir tout ce que nous voulons être, car rien ne peut nous arrêter, si ce n’est nous-mêmes. La deuxième frontière, c’est donc la nature humaine. Le seul vrai enjeu du transhumanisme, c’est donc de se
débarrasser de la nature humaine, ni plus, ni moins.

Imaginer le Royaume

Le défi que représente le transhumanisme ne devrait pas nous surprendre. Dès les années 1970, le théologien Jacques Ellul expliquait que l’intégrité humaine était compromise par ce qu’il appelait la Technique : la réduction de toute la vie à l’efficacité et à la rationalité. Quoi de plus rationnel que de pouvoir remplacer des membres humains, qui tombent malades, par du hardware remplaçable à volonté ? Quoi de plus efficace que de traduire la conscience humaine en un langage informatique transférable à souhait  ? Quoi de plus efficace de débrider l’ADN et la liberté humaine ? Quoi de plus rationnel que de pouvoir vivre éternellement ? C’est ancré dans notre nature ! Ellul nous avertissait : la Technique nous pousse à l’efficacité à tout prix. Si nous voulons faire quelque chose, nous trouverons une raison de le faire. Si nous voulons nous affranchir de la nature humaine, nous trouverons une raison de le faire. Lorsque nous lisons les prophètes du transhumanisme, force est de constater qu’Ellul avait raison.
Il serait tentant de répondre philosophiquement au transhumanisme. C’est certainement possible, et beaucoup de chrétiens ont déjà fait cela avec succès. Il y a une autre option qui correspond peut-être mieux au monde dans lequel nous vivons.
Nos contemporains sont pétris d’imagination.
Ce n’est pas tant leur capacité d’analyse qui est sollicitée au quotidien, que leurs désirs, leur capacité à imaginer et à désirer un autre monde.
Les séries et la culture dont ils se nourrissent ne sont pas d’abord de l’ordre de la logique, mais de l’esthétique. Le transhumanisme, qu’il se positionne consciemment sur ce même plan ou non, nourrit le désir, et l’imagination. Le transhumanisme est une esthétique de la réalité.
Peut-être convient-il alors de proposer une réponse au transhumanisme qui soit, elle aussi, une imagination, un désir, et une esthétique. Si le transhumanisme est une histoire, présentons-lui, non seulement une meilleure histoire, mais la seule
Histoire qui donne vraiment sens au désir d’éternité (Ecc 3.11). Le transhumanisme est en effet incapable de dire pourquoi les hommes sont habités de ce désir insatiable d’éternité qui veut leur faire dépasser leurs limites. En effet, si le transhumanisme refuse de dire ce qu’est l’homme, il ne pourra pas dire quelles sont les limites que l’homme devra dépasser. En clair : le transhumanisme ne pourra rien dire de concret. Sa vision restera une illusion, une vapeur, une vanité.
L’Écriture, elle, nous dévoile ce que nous sommes.
Elle nous apprend ce qu’est l’humanité. Elle nous dit que l’homme est créé porteur d’image de Dieu pour être une bénédiction pour les autres (Gen 1.26-31), qu’il n’est pas fait pour survivre, mais pour servir (Gal 5.13), et que son avenir n’est pas la création, mais la nouvelle création. Elle nous révèle que l’éternité n’est pas faite de jours éternels, mais d’une éternité
avec le Créateur (Apoc 21.3).
L’Écriture nous dévoile un monde que nous apprenons à ré-habiter. Un monde dont les frontières sont pétries de mal et d’espérance  ; un monde que le péché habite et dans lequel nous sommes les pèlerins de Christ. Elle nous peint un monde dans lequel l’avenir est fait d’une espérance qui ne dépend pas des succès de l’humanité, mais de l’accomplissement d’un Homme – qui était Dieu. Notre monde est un monde dans lequel nous n’avons pas à apprendre l’indépendance et la liberté,
mais la communion et l’amour.
L’Écriture nous dévoile que l’éternité qui est dans notre cœur, et que nous désirons, est une Personne.
Au lieu d’une confiance en l’homme transhumain, la foi chrétienne nous offre le don d’un Dieu qui est devenu humain. La foi nous donne une histoire désirable, celle d’un cosmos restauré que nous habiterons avec le Christ, ce frère, le Premier-Né d’une nouvelle humanité. Cette foi est désirable parce qu’elle donne espérance en nous libérant de l’obsession de réussir par l’œuvre de nos mains. La foi chrétienne nourrit ce désir de paix, de communion, et d’amour, et par-dessus tout d’éternité, qui est si profondément ancré en nous.
Ce désir, le transhumanisme l’a intuitivement bien cerné, mais il est incapable de l’assouvir. Dieu appelle ses témoins, les disciples de Jésus-Christ, à manifester en paroles et en actes, que nous avons trouvé celui qui est « le chemin, la vérité, et la vie » (Jean 14.6).

  1. Ludwig Blau, Joseph Jacobs, et Judah David Eisenstein, « Golem », The Jewish Encyclopedia , http://www.jewishencyclopedia.com, consulté le 8 août 2018. Voir aussi Elizabeth R. Baer, The Golem Redux: From Prague to Post-Holocaust Fiction , Detroit, Wayne State University Press, 2012, pp. 22 ss.
  2. David Revault d’Allonnes, « Bellamy sur la PMA pour toutes : ‘C’est un choix de société. Ce choix sera notre malédiction’ », 14 septembre 2019, Le journal du Dimanche , http:// www.lejdd.fr, consulté le 8 juillet 2024.
  3. Comme discuté par exemple par le sociologue Nikolas Rose dans son livre The Politics of Life Itself. Biomedicine, Power and Subjectivity in the Twenty-First-Century, Princeton, Princeton University Press, 2007.
  4. FM-2030, Are You a Transhuman? Monitoring and Stimulating Your Personal Rate of Growth in a Rapidly Changing World, New York, Warner Books, 1989, p. 126.
  5. Marc Roux, « Technoprogressisme et frontières de l’humain : au-delà de l’horizon », dans Franck Damour, Stanislas Deprez et David Doat (sous la dir.), Généalogies et nature du transhumanisme, Montréal, Liber, 2018.

Technologies et Intelligence Artificielle, Chance ou piège ?

Image de Imbert Yannick

Imbert Yannick

Yannick Imbert est professeur d’apologétique à la Faculté Jean Calvin. Il est expert de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, l’auteur du Seigneur des anneaux. Il a écrit plusieurs ouvrages sur le transhumanisme ainsi que sur l’apologétique. Il se passionne pour les relations entre la foi chrétienne et la culture contemporaine. Il contribue régulièrement aux sites Évangile 21, Visio Mundus, et à son propre blog De la grâce dans l'encrier.

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