Rencontrer l’autre…en prison !

Interview de Roland Risson, visiteur de prison

Le témoignage suivant se situe dans le contexte du système carcéral français.

Quel a été ton cheminement pour aller vers la prison ?
C’est un peu spécial comme démarche ?

Oui effectivement, ce n’est pas courant de s’intéresser aux personnes qui se trouvent en prison. Cela interpelle ceux à qui j’en parle. Certains pensent même qu’on ne devrait pas s’en occuper : les détenus purgent leur peine, ils n’ont que ce qu’ils méritent ! C’est un peu oublier ce qu’est le cœur humain et ses dérives. Peut-être les miennes, secrètes, mais que je n’aimerais pas rendre publiques ! De plus, Jésus nous dit qu’on peut le rencontrer en prison (Mat 25.36).
À une période de ma vie, période où j’étais interpellé en profondeur concernant ma vie spirituelle, le Saint-Esprit m’a conduit à réfléchir sur la notion de liberté. Cette réflexion faisant son chemin, sans pouvoir définir exactement pourquoi, mes pensées ont été orientées vers les personnes privées de liberté. Après des échanges avec des personnes impliquées dans ce service, j’ai opté pour le statut de « visiteur de prison ».

C’est quoi la mission du visiteur de prison ?

Un visiteur de prison est laïc. Contrairement à un aumônier, il ne représente pas une religion. Le visiteur est une personne de la société civile qui choisit d’aller rencontrer une « personne » en détention, qui pendant cette période est appelée un « détenu », ce qui évoque la privation de liberté. Le visiteur est quelqu’un qui signe une charte dans laquelle il s’engage à ne pas faire de prosélytisme. Ainsi, en fonction de ses croyances, il se trouve un peu sur une ligne de crête pour déterminer comment il va pouvoir établir une relation vraie, tout en laissant au détenu la liberté de penser.
Cette rencontre va confirmer à « l’autre » que je le considère comme une personne, avec laquelle je suis prêt à passer du temps, à partager, à l’écouter. Cette rencontre peut ainsi apporter une bouffée d’oxygène et de réconfort dans un contexte difficile.

Pourquoi as-tu choisi de devenir visiteur de prison plutôt qu’aumônier ?

Effectivement, pour quelqu’un de croyant, cela paraîtrait plus logique d’opter pour le service d’aumônier plutôt que de visiteur laïc. Aujourd’hui, ces textes de la Bible, le « mode d’emploi » de la vie, orientent mon positionnement dans ce service :
« Sanctifiez le Seigneur le Christ dans vos cœurs. » (1 Pi 3.15, DBY) Reformulons le plus simplement : Donnez dans vos cœurs à Christ le moyen de dynamiser la vie de l’Esprit. C’est d’abord moi qui suis concerné, moi qui suis en voie de guérison et de libération pour être disponible afin de transmettre « l’odeur de Christ » dans une relation de confiance.
« Et soyez toujours prêts à répondre, mais avec douceur et crainte, à quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous. » (1 Pi 3.15, DBY) La suite du verset m’encourage à rester disponible pour répondre aux questions qui surviendront, et à l’écoute pour apporter des réponses équilibrées.

Qu’attends-tu et qu’attendent-ils de ces rencontres ?

Lorsque j’ai effectué mes premières visites, j’avais en tête l’idée simple d’apporter du réconfort. Peut-être même au plus profond de moi-même, l’idée que je pouvais avoir pitié.
Les personnes qui sont là parce qu’elles ont été estimées coupables ou jugées pour des actes répréhensibles se retrouvent souvent très seules, coupées de tout.
Aujourd’hui, après quinze années, ma vision sur ce service a beaucoup évolué. Dieu m’a aidé à changer mon regard sur ces personnes en tenant compte de leur éducation, leur environnement familial, leurs choix… tout le
parcours qui les a conduits dans ce lieu ! J’ai appris aussi à écouter, c’est à dire prendre le temps. Les rencontres se renouvellent, semaine après semaine, souvent sur plusieurs années, dans un environnement où nous ne sommes pas dérangés, et où la vraie rencontre est favorisée. Écouter, c’est aussi prendre le temps de rejoindre la personne là où elle est, dans ce qu’elle est. Cela lui donne le sentiment qu’on est dans la compréhension et non le jugement, base sur laquelle la confiance en l’autre va s’établir.
Je constate que Dieu m’a beaucoup changé dans la pratique de la rencontre, parfois difficile, parfois superficielle, parfois très profonde. J’ai maintenant la conscience que Lui seul peut allumer l’étincelle de vie dans un coeur, en permettant à la personne de choisir la vie à un moment donné. C’est une grâce particulière d’être témoin de cela.

Qu’est ce qui t’a le plus marqué au cours de ces quinze années

En quinze ans, à raison d’un jour par semaine, j’ai presque passé deux cents jours en prison… mais pas la nuit ! C’est donc un environnement qui m’est devenu familier. Ce qui m’a marqué, c’est de rencontrer des situations très compliquées avec des personnes qui peuvent, pour certaines, être condamnées à de lourdes peines, parfois plus de vingt ans ! On ne se rend pas compte de ce que cela représente.
Pour certains, la prison va être déclencheur d’un sursaut, d’une réaction pour se remettre en question. Pour d’autres, elle sera source de frustrations, car ils perdent toute notion de liberté d’action et dépendent de l’aval de
l’administration pour toute décision.
Vivre ou survivre est également un défi dans ce lieu ! Cela concerne les relations souvent difficiles entre détenus, l’organisation de la vie dans une cellule de 8 m2, mais également dans les activités. Seules les rencontres avec la famille au parloir, ou avec le visiteur, viennent rompre un rythme parfois pesant de solitude. La prison est une « micro société » dans laquelle la vie s’organise avec une concentration de personnes qui sont en souffrance, en errance, en rébellion.
C’est un terreau qui génère beaucoup de tensions. Malgré cet environnement difficile, j’ai rencontré des personnes attachantes.
Certaines ont même fait une rencontre personnelle avec Dieu.

Peux-tu nous faire part de quelques pensées qui t’accompagnent dans ce service ?

Merci Seigneur pour le travail que tu opères en chacun de nous si nous sommes d’accord, si nous te laissons la place !
D’abord, la notion de relation est primordiale.
La relation avec mon Dieu. La relation avec l’autre. La relation à moi-même. Les visites souvent précédées d’un moment d’attente sont propices à la lecture, la méditation et la prière. Je peux vivre l’attente dans l’impatience,
la frustration ou au contraire en tirer profit !
Ensuite, cela doit me questionner. Quelle est ma vision de la liberté ? Faire ce que je veux ?
C’est ce que le monde dans lequel nous vivons nous communique, en prêchant une liberté qui s’arrête là où commence celle de l’autre !
Mais la vraie liberté ne serait-elle pas plutôt d’arriver à ne pas faire ce que je ne veux pas faire ? À ne pas céder à ce qui me rend captif ?
Nous sommes souvent en prison sans le réaliser ! Il y a un seul chemin pour en sortir : une rencontre personnelle avec Jésus, pour que la vérité nous libère, nous fasse sortir de nos prisons ! Jésus n’avait pas de dissonance
dans sa vie humaine et spirituelle ! Jésus a rencontré les personnes dans leur contexte et les a aidées à se « libérer » en prenant appui sur ce qu’elles vivaient. Jésus avait une vie animée par une relation étroite avec son Père : « Je ne dis que ce qu’il me dit de dire… Je ne fais que ce qu’il me dit de faire » (texte adapté de Jean 5). Quel vaste programme pour nos vies !

Individualisme et solidarité

Image de Roland Risson

Roland Risson

Roland Risson sert le Seigneur dans différents ministères liés à l’enseignement biblique et à la relation d’aide. Il est impliqué dans l’association EFF International (Espérance pour les Familles dans la Francophonie) et fait partie du groupe d’anciens dans l’Assemblée chrétienne de Montélimar. Il est aussi visiteur laïc de prison. Roland est marié et père de quatre enfants adultes.

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