Aller vers les autres Réflexions à partir d’un vécu dans un lieu d’accueil social

Juliette Binoche, présidente du jury du 78e Festival de Cannes (mai 2025) a dit lors de l’attribution de la Palme d’Or à un réalisateur iranien engagé : « Comment ne pas aller vers ceux qui souffrent, par la compassion, par la tendresse, en laissant place à l’énergie créatrice qui habite la partie la plus profonde, la plus vivante en nous… Et si on ne fait pas ce pas vers l’autre, nous ne sommes pas humains. »

Notre semblable si différent

Aller vers les autres, condition de toute existence humaine ? Sans cela nous en sommes sans doute réduits à la confrontation solitaire avec nous-mêmes, sans issue parce que sans échange.
L’homme est un être relationnel, affirme la Bible dès sa première page : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. » (Gen 2.18) Quel est donc cet autre ? D’une part il s’agit de notre semblable : « À partir d’un seul homme il a fait tous les humains », dit l’apôtre Paul aux Grecs qui avaient tendance à regarder différemment les hommes libres et les esclaves, les Grecs et les « barbares » (Act 17.26, BDS). Et d’autre part il s’agit de notre égal : parce que nous sommes tous faits « à l’image de Dieu » (Gen 1.26‑27 ; Jac 3.9). Et Dieu ne fait pas de différence entre les gens.
Et pourtant l’autre nous est si étrange dans sa différence, que sa seule présence parfois nous gêne. Et toujours aussi crue, la Bible décrit en sa seconde page le crime primitif de l’humain qui ne supporte pas l’autre humain. Caïn tue Abel1, lui dont le nom signifie vapeur, vanité, souffle. Un rien, en somme. Symbole et préfiguration de tous les fragiles, les sans voix, les inconnus ou sans papiers dont on peut se débarrasser avec bonne conscience,
ceux à qui il arrive des ennuis, mais « qui l’ont bien cherché », comme on le dit. Aucun échange entre les deux frères. Le crime surgit par absence de parole. Parler, c’est dire qui l’on est et être à l’écoute de l’autre.

Qui suis-je ?
Accepter mes limites

Aller vers l’autre, c’est donc accepter d’abord qui nous sommes. Limités, maladroits parfois sans le vouloir. C’est oser se dire que le milieu socio-culturel, la langue, les habitudes de celle ou celui que nous rencontrons nous dérangent, nous inquiètent, et soulignent nos incapacités. Déjà lors de Babel, la Bible suggère que l’orgueil des humains a été rabaissé, de sorte qu’ils soient obligés de ralentir, de s’écouter, d’apprendre « la langue » de l’autre, car « ils ne se comprennent plus » (Gen 11.7). Ce dialogue, tout difficile qu’il soit, devient alors une bénédiction. En effet accepter cette part d’incompréhension nous oblige à une humble écoute.
Après le premier mouvement de rencontre, et avant de faire quoi que ce soit, Jésus interroge les gens. Que veux-tu ? Depuis combien de temps ton enfant souffre-t-il ? Peut-être est-il fécond de se taire pour entendre, au lieu devouloir proclamer la solution, la « vérité ».

Une rencontre volontaire, aimante, dérangeante

Pour rencontrer l’autre tel qu’il est, il faut vouloir aller vers lui. Jésus ne se détourne pas de l’aveugle qui crie, remarque la femme qui pleure alors que la bonne société discute, sent qu’une malade l’a touché, ne craint pas celui qui déraisonne mais lui parle normalement, se laisse rencontrer par les proscrits, ne se laisse pas choquer par ceux qui interrompent un discours, discute avec un riche ou des savants22. Sans compromission, Jésus rappelle sa différence tout en restant accessible. C’est l’amour dont il se sait aimé qui le porte à aimer les autres. Le premier et plus grand commandement, c’est d’aimer son Dieu de tout son coeur, et le second, qui « lui est semblable », c’est d’aimer son prochain comme soi-même, a dit Jésus (Mat 22.36‑40).
De nombreux textes viennent à l’appui de cette dynamique de vie : « Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mat 25.40) ; ou encore « Quiconque reçoit en mon nom un
de ces petits enfants me reçoit moi-même ; et quiconque me reçoit, reçoit non pas moi, mais celui qui m’a envoyé » (Marc 9.37). La rencontre avec les petits, les faibles, les fragiles, les gens peu estimés, est une interpellation prophétique pour nous : « Car Dieu a choisi les choses faibles de ce monde, pour annuler celles qui ont de l’apparence » (1 Cor 1.27) ; « N’aspirez pas à ce qui est élevé, mais soyez attirés par ce qui est humble, ne soyez pas sages à vos propres yeux » (Rom 12.16). La rencontre avec les « faibles » n’est pas faite pour renforcer notre image de gens « bien », charitables, modestes ou généreux, mais est une invitation à trouver cette juste place comme compagnons d’humanité.

Compagnons de route

Petit à petit se laisser transformer également pour avoir moins peur. Ce qui nous effraie le plus, c’est nous-mêmes, cette part mystérieuse que nous ne connaissons pas. « Dieu est plus grand que notre coeur », dira l’apôtre Jean (1 Jean 3.20). Nous remettre en Lui, c’est accepter que je vais aussi Le rencontrer grâce à l’autre,
dans le visage de l’autre. En rencontrant Dieu de cette façon, nous sentirons ce qui nous encombre. Et petit à petit nous poserons quelques bagages, pour entrer dans la joie et la communion, échangeant notre désir de nous occuper des autres par un véritable intérêt à l’autre.
Dans le fameux récit des compagnons d’Emmaüs (Luc 24), Jésus « s’approche et fait route avec eux ». Partager des temps de vie, descendre dans la nuit des doutes. Jésus écoute, nomme, interroge les émotions que vivent ses amis égarés. Il leur offre ensuite de s’inscrire dans la grande fresque du salut, message de sa mort et de sa résurrection. Il accepte l’invitation à entrer dans la maison.
Puis Jésus disparaît. Recevoir l’aide, l’amitié de ceux qui pourraient sembler en mauvaise posture pour l’offrir. Vivre avec eux des gestes concrets qui relient au monde des vivants.
L’important n’est pas notre aide, mais la décision que les gens prennent.
Dans la société actuelle, la solitude est un des maux que vivent de nombreux concitoyens.
Ne plus avoir à qui parler car la famille habite trop loin, vivre dans un immeuble où tous sont pris dans des rythmes différents et ne font que se croiser, accomplir son travail sans plus savoir s’il correspond aux valeurs auxquelles on tient, ne pas « avoir le temps » d’échanger autre chose que le banal « ça va », telle est la condition dans laquelle se débattent nombre de ceux que nous rencontrons. Se sentir seul est vraiment douloureux ou éprouvant. Alors, allons vers les autres ! L’Évangile est tissé de si nombreuses rencontres que l’on pourrait dire qu’il s’agit là du cœur même du message évangélique. Habité par l’Esprit de Dieu, le croyant est donc préparé à cheminer comme un pèlerin céleste et terrestre à la fois.

Témoins dans la liberté

Convertissons notre regard pour vivre le fait que partout où nous allons, nous apportons Jésus. Aller vers l’autre, c’est être en mission, avec l’église au cœur. Nous voulons rencontrer les gens là où ils sont, parfois dire une parole sur l’amour de Dieu qui nous motive. Alors peut naître un chant nouveau dans le cœur de ceux qui se sentent reconnus comme membres de notre commune et précieuse humanité, sans exigence. Rendus libres de se relever par notre regard, par une Parole venue du Dieu vivant, ils découvrent qu’il ne correspond pas à l’image qu’ils en avaient. Et tout doucement, un peuple immense, inconnu de nous, mais bien connu de Dieu, naît au Christ dans ce monde et reconnaît le Dieu Sauveur dans un murmure, un souffle, celui du Saint-Esprit.

Se porter mutuellement honneur

Dans le chapitre 72 de la règle de Saint Benoît, il est recommandé aux moines de « s’honorer mutuellement de prévenances ; de supporter entre eux avec la plus grande patience les infirmités physiques et morales… de se
prodiguer entre eux un amour désintéressé et de respecter Dieu par amour ». Laissons-nous interpeller par cette vive exhortation toujours actuelle, car aller vers les autres ce n’est pas seulement une règle monastique, mais c’est tout simplement l’essence même du christianisme.

  1. Le texte évoque une grande violence car il est écrit : « Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua. »
    (Gen 4.8 ↩︎
  2. Voir entre autres les textes de Marc 10.49 ; Luc 7.38 ; Luc 8.47 ; Luc 8.30 ; Luc 15.1 ; Marc 2.14 ; Jean 3.1. ↩︎

Individualisme et solidarité

Image de Philippe et Martine Fournier

Philippe et Martine Fournier

Impliqués dans le témoignage chrétien puis dans l'humanitaire, Martine et Philippe Fournier ont eu à coeur de vivre la dimension sociale de l'évangile dans la perspective de la mission intégrale. Anciens responsables d’un Lieu à Vivre de l’association chrétienne de solidarité La Gerbe (www.lagerbe-lezan.org), qu'ils ont fondée en 1988, ils proposent aujourd'hui des entretiens de relation d'aide et d'accompagnement spirituel (fournier-ph.com). Ils soutiennent également des chrétiens dans le démarrage et la consolidation de projets.

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