« Les uns les autres » dans une culture de groupe

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La diversité des cultures constitue une richesse pour la compréhension de la foi. En effet, lorsque la Bible est lue, méditée, interprétée et appliquée par des personnes conduites par le Saint-Esprit et venant de contextes variés, de nouvelles facettes de la théologie biblique émergent.1 . Chaque vision du monde apporte ainsi un éclairage qui lui est propre, contribuant à une perspective plus globale.
Par exemple, en Indonésie, les chrétiens, lors du jour de Noël, célèbrent la venue de leur Sauveur en ouvrant leurs maisons à leurs voisins musulmans, leur offrant l’hospitalité d’un café, d’un thé, de biscuits ou d’un repas. Leur compréhension du sens de Noël — Jésus qui vient comme un cadeau pour toute l’humanité — fait qu’il est difficile de célébrer cette fête au sein de la famille seule : ils doivent partager cette journée avec les autres. À l’inverse, en Europe, la veille et le jour de Noël sont souvent vécus de manière plus privée car les voisins et les collègues ont déjà été invités pour la fête de Noël de l’Église, même si peu sont venus.
En somme, la venue de Jésus est une fête qui se partage conjointement avec les gens du dedans et ceux du dehors.
Ainsi, l’historien des missions Andrew Walls souligne que la compréhension de Christ devient plus complète lorsque l’on met ensemble les différents fragments de compréhension qui se trouvent dans toutes les cultures où il est connu.

« Les uns les autres » et les cultures de groupe

Dans les cultures de groupe, l’importance est essentiellement mise sur la communauté (la famille, la collectivité, le pays), non sur l’individu. La préservation de l’harmonie est souvent privilégiée par rapport à l’épanouissement personnel.2 Par conséquent, la frontière entre vie privée, vie familiale et vie d’église est bien moins marquée que dans les cultures individualistes occidentales. Dans ce cadre, l’identité ne se construit pas dans le fait de se démarquer du groupe, mais dans le fait de remplir fidèlement son rôle au sein même de ce groupe.
Il est intéressant d’examiner les différences d’éclairage et de perspective qu’apportent les cultures de groupe aux versets utilisant l’expression « les uns les autres ». En effet, le terme grec ἀλλήλων (allelon), souvent traduit par « les uns les autres » dans le N.T. est utilisé dans le cadre des relations entre disciples de Jésus au sein d’une communauté chrétienne, dans le but d’aimer, de servir, de s’encourager, avec humilité et intégrité. Par exemple, Galates 5.13 appelle à servir humblement par amour, tandis que Romains 12.10 enseigne à mettre les autres en premier et à les honorer comme étant supérieurs etc.
Ainsi, ces passages soulignent la dimension communautaire et relationnelle de la foi chrétienne. Ils nous enseignent à prioriser le bien-être physique et spirituel des autres tout en nous exhortant dans la bienveillance et la vérité. Les différences de valeurs et de priorités de chaque culture influencent alors la manière dont ces versets sont compris et appliqués.

Réflexions pratiques

L’un des défis rencontrés par une personne, disciple de Jésus, vivant dans une culture de groupe réside dans le fait que ces versets sont mis en pratique de manière quasi instinctive, car ils s’intègrent aux règles et aux codes de la société. Il devient alors presque une obligation de s’aimer, de s’aider, de s’encourager les uns les autres afin de préserver une cohésion sociale, que ce soit dans la famille, le groupe ou la société entière. Dans ce contexte, la solidarité joue un rôle non seulement dans le façonnement relationnel entre personnes, mais aussi dans le maintien de l’ordre social et, de ce fait, devient centrale dans le développement culturel. Ainsi, elle agit comme lien social indispensable pour assurer des relations coopérantes stables et des partenariats durables.
Face à cette réalité, une forte pression pèse sur les individus : si les préceptes des versets « les uns les autres » ne sont pas fonctionnels au plus petit niveau (l’individu, la famille), les répercussions s’en feront ressentir au niveau
du groupe et, par extension, sur l’ensemble de la société. À l’inverse, lorsque l’entraide et le service sont vécus dès le premier niveau (couple, famille, communauté), ils deviennent progressivement une norme sociétale, favorisant un développement durable, stable et harmonieux. Une société où ces préceptes sont ancrés voit chaque niveau inférieur (jusqu’aux couples) bénéficier de cette stabilité, non comme un idéal, mais comme une force concrète et toute pratique. C’est l’une des raisons pour lesquelles le mariage et la famille constituent des fondations essentielles, assurant la solidité et la stabilité de la société.
Cet aspect, bien mis en valeur dans les cultures de groupe, mériterait d’être davantage rappelé dans les sociétés occidentales. Car si nous aspirons à des changements dans notre société, nous devons commencer par aimer, servir, et encourager les membres de notre famille, le couple pastoral, les membres de notre église locale — et faire confiance à Dieu pour le reste.
Cela étant dit, il serait réducteur de prêter aux seuls versets « les uns les autres » les résultantes de stabilité et de prospérité sociales.
C’est là que les choses se compliquent. Il arrive que les disciples de Jésus, dans les cultures de groupe, mettent en pratique le service, et l’encouragement des autres sans autre motivation que se conformer aux règles du groupe — donc sans réflexion préalable, sans questionnement, parfois même sans sincérité. Par exemple, en coréen, parlant du couple, une expression marquante est souvent utilisée : « pyeongseng wonsu », qui signifie « ennemis pour l’éternité ». Elle illustre les conséquences de préceptes mis en pratique seulement par habitude, par devoir, par obligation, par souci de garder l’harmonie ou par crainte du jugement des autres membres du groupe.
Lorsque l’on se focalise de manière démesurée sur l’intérêt du groupe, en ne soignant que l’aspect visible, sans veiller à la sincérité du cœur, on finit par dénaturer l’essence même de ces préceptes et produire l’effet inverse de
ce que Dieu désire pour nous. En méditant ces versets, les chrétiens des cultures de groupe demeurent dans une tension permanente et se doivent d’interroger leurs motivations, pour rechercher l’authenticité, pour ne pas perdre la transformation du cœur qui permet un service humble, motivé par l’amour, afin de réellement honorer les autres comme étant supérieurs.
En cela, les versets « les uns les autres » sont porteurs d’un espoir qui transcende les cultures. Jésus déclare en Jean 13.34-35 (S21) : « Aimez-vous les uns les autres. C’est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples. » Plus tard, Pierre exhorte : « Ayez un amour ardent les uns pour les autres ; exercez l’hospitalité les uns envers les autres ; mettez au service des autres le don que vous avez reçu. » (1 Pi 4.7-11, S21) Bien que seule la deuxième exhortation de Pierre emploie le terme grec ἀλλήλων (allelon), l’essence demeure la même et le résultat en est : « afin qu’en tout Dieu reçoive la gloire et la puissance » (1 Pi 4.11).
Que nous soyons baignés dans une culture individualiste ou de groupe, Dieu nous donnera la force et les capacités nécessaires pour incarner ces principes de manière sincère et authentique. S’aimer, se servir et s’honorer les uns les autres, voilà qui est au cœur de la mission confiée par Jésus aux siens pour que tous le reconnaissent. Son accomplissement mènera à la gloire finale, qui se manifestera pleinement à la fin des temps par la foule innombrable des sauvés de toutes les cultures (Apoc 7.9-12).

  1. Green, Gene L., Stephen T. Pardue, K. K. Yeo, Éd.,Majority World Theology: Christian Doctrine In Global Context , Inter Varsity Press, 2020, p. xi. ↩︎
  2. Richards, E. Randolph et Brandon J. O’Brien, Misreading Scripture with Western Eyes: Removing Cultural Blinders to Better Understand the Bible , InterVarsity Press, 2012, p. 97. ↩︎

Individualisme et solidarité

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Lechot Cédric

Cédric Léchot a grandi à Genève, en Suisse, puis a travaillé dans le développement agricole et le social. Il est détenteur d'un Master of Divinity et d'un Master of Theology, ce qui l’amène à creuser certains thèmes de théologie pratique à la lumière des fondements et valeurs bibliques.

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