Un constat
À l’heure où nombre de livres et d’articles chrétiens ou non ont été écrits pour nous accompagner en tant que parents, force est de constater que l’éducation des enfants reste un vrai défi. Même ceux qui s’engagent dans la parentalité positive ou bienveillante connaissent des difficultés dans leurs relations parents-enfants.
Dans mon métier de conseillère d’éducation, j’observe souvent des parents fatigués, cherchant à poser un diagnostic pour expliquer la particularité de leur enfant. Je vois des enfants stressés, livrés à la solitude sur l’autel de l’idéologie de l’Autonomie à tout prix, où la responsabilité de choisir incombe à l’enfant. Enfants stressés, parents fatigués : ce constat douloureux conduit certains à se tourner vers des pédagogies alternatives, à consulter médecins, psychiatres, psychologues, sans parler des magnétiseurs, hypnothérapeutes en tout genre…
Face à la responsabilité d’éduquer, comment réagissons-nous ? Avons-nous envie de fuir, de nous réfugier dans la bien-pensance de l’Autonomie comme vertu éducative ou sommes-nous prêts à nous engager dans cette mission si délicate de l’éducation ?
Une réflexion
Devant tant de détresse, je me suis questionnée sur la parentalité que Dieu notre Père nous propose dès le début de sa relation avec l’homme. À cet égard, le Père Yannik Bonnet, un père de famille devenu prêtre, écrit dans un de ses livres que « la Bible nous fait découvrir la pédagogie divine vis-à-vis de l’humanité ».1
Cet exercice compliqué de l’éducation, nous renvoie bien souvent à nos propres fragilités, à notre imperfection vis-à-vis de l’Éducateur de nos vies. Il nous amène dans cette humilité où nous comprenons qu’il n’est nul besoin d’être « docteurs » en éducation pour transmettre à nos enfants ce que le Seigneur nous confie mais plutôt d’être « fidèles » : « Ces commandements que je te donne aujourd’hui seront dans ton cœur, tu les inculqueras à tes enfants, et tu en parleras quand tu seras dans ta maison, quand tu iras en voyage… » (Deut 6.6-7)
Une séparation bienveillante
Si nous parcourons le récit de la Genèse, nous voyons qu’au début de la création, dans son amour, Dieu commence par faire une œuvre de séparation : il sépare la lumière des ténèbres, la terre de la mer, le jour de la nuit et « Dieu vit que cela était bon ». L’action de séparer semble être alors un préalable à la naissance de la vie : lorsqu’un enfant naît, le cordon, qui était pour lui source de vie in utero, devient mortel s’il n’est pas coupé. De même, dans le mariage, Dieu commande à l’homme de « quitter son père et sa mère » pour le conduire dans une union féconde avec sa femme. En tant que parents, comment vivons-nous cette question de la séparation selon Dieu pour la croissance et la vie de nos enfants ? Après une première séparation physique lors de l’arrivée au monde et le temps de l’éducation, sommes-nous prêts à leur apprendre que séparer, quitter, ou perdre, conduit à la vie relationnelle, voire à la vie amoureuse ? « Celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera. » (Mat 10.39)
Une autonomie bienveillante
Si nous continuons le texte de la Genèse, nous observons que Dieu crée l’être humain à son image en lui donnant le mandat d’être « fécond », « maître » de la terre et de se nourrir. Plus loin, en Genèse 2.16-17 nous lisons : « Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ; mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras tu mourras certainement ».
Dieu ne fait pas une prescription précise à Adam pour combler son besoin de nourriture. Il ne lui dit pas de prendre cinq fruits et légumes par jour et encore moins lesquels. Il reconnaît son besoin et lui propose d’y répondre dans un cadre qu’il a lui-même défini pour son bien (éviter la mort). Ce mode opératoire du Dieu créateur, nous inspire-t-il en tant que parents ? À l’instar de notre Dieu, nous devons travailler à l’autonomie de nos enfants en posant des limites claires et adaptées pour chaque âge. Le défi est de leur proposer une autonomie qu’ils peuvent assumer sans qu’elle devienne source de stress.
Pour nourrir notre réflexion, une expérience parlante est celle de mettre un petit enfant qui ne sait pas encore marcher, assis au milieu d’une grande salle. Il restera immobile jusqu’à ce que vous mettiez un parc en bois autour de lui. Alors aussitôt, il se mettra en mouvement. Cet espace de liberté sécurisé va lui permettre de ramper, et petit à petit de s’approcher des barreaux pour s’y accrocher et se relever. Après être tombé puis s’être relevé, à maintes reprises, il pourra explorer le monde depuis la station debout, pour enfin escalader la barrière et sortir de ce cadre sécurisant dans lequel il s’est entraîné.
Cette limite qui, pour nous, peut être vue comme un lieu d’enfermement, est devenue pour lui un moyen d’aller plus loin. Tout comme la loi a été donnée comme « tuteur » jusqu’au Christ, sommes-nous prêts à reconsidérer notre vision des limites dans l’éducation de nos enfants et dans notre conception de l’autonomie ? Les cadres n’étant qu’une aide vers le chemin de la vie et non une fin en soi liberticide.
Une anxiété bien présente
En poursuivant notre lecture, nous entrevoyons quelles sont les conséquences immédiates de la désobéissance lors de la chute : « Mais l’Éternel Dieu appela l’homme et lui dit : Où es-tu ? Il répondit : J’ai entendu ta voix dans le jardin et j’ai eu peur parce que je suis nu, et je me suis caché. » (Gen 3.9-10)
Adam et Ève se sont cachés par peur car ils étaient nus. Peu importe la raison de la peur, que ce soit la nudité ou autre chose, le manque de confiance en Dieu a produit de la peur et de l’anxiété. Nous constatons bien souvent que cette dernière est présente chez l’enfant dès sa naissance : un bébé pleure s’il est confié à des inconnus car il se sent en insécurité. Un jeune enfant peut rapidement développer l’angoisse de l’abandon quand le parent arrive en retard pour le récupérer à la fin d’une activité. Un adolescent face aux études, peut afficher un certain flegmatisme cachant une peur de s’engager par crainte de l’échec… Dans la construction d’un enfant, il y a maintes occasions de susciter l’anxiété quelle que soit sa sensibilité.
Parfois, désireux de faire participer nos enfants à la vie de famille, nous leur laissons la responsabilité de décider pour tous, alors qu’ils n’en ont pas la maturité. C’est le cas par exemple lorsqu’on fait choisir à un petit enfant le programme des vacances ou encore, s’il accepte d’être gardé pour que ses parents sortent au restaurant… Nous savons qu’en tant qu’adulte, il est parfois difficile, voire culpabilisant, d’assumer ce genre de responsabilité. Alors qu’en est-il pour un enfant lorsque le bonheur de sa famille dépend de ses choix ?
Une fenêtre sur le cœur de Dieu
Souvent confrontée dans mon travail à une anxiété croissante chez les enfants, il me semble important de s’interroger sur la gestion de cette émotion. Il est touchant de voir que, dans toute la Bible, face à la peur et l’angoisse, Dieu nous encourage inlassablement par des « Ne craignez pas » assortis d’une réaffirmation de sa promesse envers chacun de nous : « Je serai avec toi ».
Chez nos enfants, l’anxiété prend de nombreux visages comme l’hyperactivité, la volonté de faire plaisir, le fait de laisser une porte de chambre entrouverte, le besoin de provoquer… Nous devons alors y répondre pour qu’ils ne soient pas tentés de l’éviter ou de l’éliminer. Mais aussi afin que cette sensibilité ne devienne pas pour eux un handicap mais une qualité à la gloire de Dieu, une manière d’apprendre à mieux le connaître…
Ressentir la peur est une bonne chose, faire face à l’anxiété nous permet de savoir qui nous servons vraiment… La crainte de Dieu ou la crainte des hommes ? À quel moment passons-nous de la crainte légitime d’un monde dangereux à la crainte qui, non seulement, nous emprisonne mais offense Dieu ? N’oublions pas que le vrai problème, ce n’est pas la crainte mais l’objet de notre crainte : « Le commencement de la sagesse, c’est la crainte de l’Éternel ; ils ont du bon sens, tous ceux qui s’en inspirent. » (Ps 111.10, NBS).
Depuis la chute, Dieu ne nous demande pas de lutter contre nos craintes mais de les accueillir comme un signal nous renseignant sur nousmêmes et sur notre relation avec lui. David l’illustre magnifiquement dans le livre des Psaumes par la manière qu’il a de répandre son cœur devant Dieu. Comme l’écrivent Dan Allender et Tremper Longman III concernant les Psaumes : « Aucune autre partie des Écritures ne dévoile le monde de notre cœur d’une manière aussi poignante et ne dépeint les sentiments de Dieu d’une manière aussi imagée que les Psaumes »2
Une dépendance bienveillante
« Je vous le dis à vous qui êtes mes amis : Ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui, après cela, ne peuvent rien faire de plus. Je vous montrerai qui vous devez craindre. Craignez celui qui, après avoir tué, a le pouvoir de jeter dans la géhenne ; oui je vous le dis, c’est lui que vous devez craindre. » (Luc 12.4-5)
Dans ces versets, Jésus nous encourage à craindre, par-dessus tout, la perte ultime et définitive de nous-même dans la séparation d’avec Dieu. Celui qui est animé par la crainte de Dieu sait que le moindre moment vécu sans lui est un enfer… Si nous craignons Dieu, ce Dieu infiniment grand, les préoccupations quotidiennes ne trouvent-elles pas leurs vraies places ?
La crainte de Dieu est « le commencement de la sagesse » ou de la connaissance, non pas une peur qui nous terrorise mais une conscience de sa grandeur et la conviction que c’est en lui seul que nos cœurs trouvent le repos et la vraie paix. Comme le dit Natha : « Le diable a volé à Ève sa crainte de Dieu, en rendant sa conscience insensible et en lui présentant une fausse image de Dieu »33. C’est bien souvent notre méconnaissance de Dieu qui nous plonge dans l’angoisse.
Apprenons donc à nos enfants l’autonomie selon Dieu qui les pousse à admettre leurs craintes, à refuser de les nier et à les vivre au travers des Écritures et de la prière. Proposonsleur ce chemin escarpé dans la découverte de leurs émotions parfois douloureuses, par une écoute active et bienveillante car la crainte de Dieu rend fécondes toutes les autres craintes.
Même au plus profond de leurs angoisses, ils peuvent rencontrer Dieu et goûter à sa présence… Amenons-les aussi à redécouvrir que la séparation et les cadres selon Dieu sont sources de vie. Telle est l’éducation bienveillante que Dieu nous propose : vivre avec lui dans une dépendance riche et libératrice.