La Bible prescrit-elle la correction physique ?

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Une lecture exégétique des six versets des Proverbes traitant de l’usage du bâton1 dans l’éducation des enfants

La discipline parentale demeure un sujet sensible dans certaines parties du monde évangélique francophone. Plusieurs passages des Proverbes ont longtemps été interprétés comme prescrivant la correction physique avec un bâton. Toutefois, une étude attentive du contexte littéraire, des langues bibliques originales et de la tradition juive suggère plutôt que la Bible ne prescrit pas explicitement la correction physique, même si elle ne l’interdit pas non plus. Cet article propose une lecture bibliquement fondée des textes dans les Proverbes parlant de l’usage du bâton.
Nombre de chrétiens évangéliques occidentaux modernes croient sincèrement que la Bible prescrit l’usage de la correction physique et que, sans cette dernière, l’éducation des enfants est incomplète ou trop permissive. Cette conviction repose souvent sur six versets des Proverbes mentionnant le bâton. Pourtant, une étude approfondie montre que ces textes ne doivent pas être lus comme des commandements normatifs, mais comme des maximes sapientielles, enracinées dans un contexte culturel et littéraire particulier. Je crois qu’il est crucial pour tout lecteur de la Bible de ne jamais la lire à travers des lunettes interprétatives teintées par sa culture. En d’autres mots, une lecture bibliquement fidèle n’est ni subordonnée ni systématiquement opposée à ce que la culture du lecteur propose. En effet, la Bible devrait toujours dominer sur la culture et cette dernière ne doit ni influencer ni contreinfluencer l’exégèse2.

Les versets clés 3 parfois cités comme prescrivant la correction physique dans la parentalité sont les suivants :

« On trouve la sagesse sur les lèvres de l’homme intelligent, mais le bâton sur le dos de celui qui est dépourvu de bon sens. » Pr 10.13 « Il déteste son fils, celui qui ménage son bâton ; celui qui l’aime cherche à le discipliner. » Pr 13.24 « Corrige ton fils, car il y a encore de l’espoir. Ne désire pas le faire mourir ! » Pr 19.18 « La folie est attachée au cœur de l’enfant ; le bâton de la discipline l’éloignera de lui. » Pr 22.15 « Ne refuse pas de corriger l’enfant ! Si tu le frappes avec un bâton, il ne mourra pas. Certes, tu le frappes avec le bâton, mais tu arraches son âme du séjour des morts. » Pr 23.13-14

Tous ces versets se trouvent dans un corpus de sagesse hébraïque. Ces Proverbes ne sont pas des lois, mais des observations générales sur la vie. Ils utilisent souvent des images fortes pour marquer la compréhension du lecteur. La tradition juive comprend le bâton de manière métaphorique. Dans tout l’Ancien Testament, le mot bâton (טֶבֵׁשréfère à l’autorité, au sceptre du roi, au bâton du berger (celui qui rassure dans le Psaume 23 !), à une tribu d’Israël, à la puissance oppressive des ennemis ou à un abus physique envers un esclave. Le mot hébreu réfère à un bâton assez grand et massif, pas à une petite baguette.
Quand il est utilisé de manière littérale dans la Bible, c’est souvent pour décrire l’oppression d’un ennemi. Dans le contexte de l’éducation des enfants, il est plausible et même probable qu’il réfère davantage à l’autorité dans l’instruction qu’à une application littérale.
La langue hébraïque emploie plus de neuf termes différents pour désigner les étapes du développement de l’enfant : דֶלֶי ,קֵנוֹי ,לֵלוֹע ,ףַט , רַעַ֫נetc. Le mot enfant (רַעַ֫נutilisé dans les cinq passages des Proverbes traitant du bâton réfère à un jeune homme non marié âgé de 15 à 30 ans. De plus, les autres endroits dans le livre des Proverbes où le terme (רַעַ֫נest utilisé ne peuvent définitivement pas être compris comme se référant à un enfant de 7-8 ans en raison de la maturité requise pour comprendre les sujets (adultère, choix d’une bonne épouse, honnêteté en affaires, économiser de l’argent, etc.) Une application littérale des cinq versets cités précédemment devrait donc porter à frapper du bâton un jeune homme de 15 à 30 ans et non un enfant de 7-8 ans.

Dans le Talmud de Babylone (Bava Batra 21a), frapper un enfant de moins de six ans est interdit. Le Shulchan Aruch, code de lois juif très respecté, recommande une simple lanière de cuir, jamais une verge ou un bâton. De nombreux rabbins, tels que Rachi le célèbre commentateur juif du Talmud et de la Bible, le Rabbi Feinstein ou même l’éminent Dr Alfred Edersheim, rejettent le recours au bâton au profit de moyens plus doux : avertissements, retraits de privilèges, enseignements patients. Certains interprètent même le « bâton »comme une métaphore d’une autorité bienveillante. La tradition juive n’a donc pas compris historiquement la lecture de ces versets des Proverbes comme référant à la correction physique des petits enfants à l’aide d’un bâton.
De plus, bien que je croie qu’il y a une différence fondamentale entre la punition d’un criminel et l’éducation des enfants, il est à noter que dans l’Ancien Testament, les châtiments de coups de bâton devaient toujours être soigneusement comptés (Deut 25.1-3). Il serait donc peu plausible que la seule exception où il y a une prescription de châtiment corporel non quantifié soit pour des enfants !
Aucune citation des Proverbes évoquant le « bâton » ne se retrouve dans le Nouveau Testament. Ni Jésus, ni Paul, ni aucun apôtre n’invoque ces versets pour recommander la correction physique. Au contraire, Paul invite les parents à ne pas irriter leurs enfants (Éph 6.4), et l’enseignement de Christ privilégie la miséricorde, la formation et la sanctification. Hébreux 12.5-6 ne réfère pas nécessairement à une correction physique, ce verset parle de discipline. Le mot μαστιγοῖ traduit par « frapper du bâton » ne fait jamais référence ailleurs dans le Nouveau Testament à une punition envers un enfant. Bien que ce mot n’exclue pas une punition physique comme battre quelqu’un avec un fouet, son champ lexical inclut aussi punir avec une pensée de discipline.
L’enseignement des Écritures est fondé sur le pardon, la grâce et la sanctification. Bien que Dieu permette la souffrance pour nous faire grandir, il est rempli de grâce dans son instruction, les convictions qu’il nous donne et ses encouragements (Héb 12). Imiter Dieu comme Père, c’est éduquer dans la patience, la clarté et l’amour. Punir un enfant pour qu’il paie sa faute peut envoyer un message contradictoire à la logique de la croix : c’est Christ qui a porté le châtiment de ses enfants (És 53.5). Ainsi, toute forme de discipline doit être accompagnée d’un enseignement bibliquement juste afin d’instruire l’enfant dans la voie qu’il doit suivre.
En conclusion, dans ces passages, la punition corporelle n’est donc pas, selon l’interprétation de plusieurs hébraïsants, l’interprétation la plus cohérente avec le contexte des Proverbes, puisque les Proverbes sont axés sur la réflexion et la recherche de la sagesse. Les Proverbes ont pour objectif de guider vers la bonne voie. La Bible ne prescrit donc pas selon moi une obligation de correction physique dans l’éducation des enfants, même si elle ne l’interdit pas. Elle valorise plutôt la sagesse, la discipline et la formation du cœur. Les textes des Proverbes doivent être lus et compris dans leur contexte littéraire et culturel. La tradition juive, comme le message de Christ, appelle à une éducation juste, ferme, mais compatissante. Les parents chrétiens peuvent s’inspirer du modèle divin : celui d’un Père lent à la colère et riche en bonté.

  1. Le mot « verge » est utilisé dans plusieurs versions littérales mais ce terme est vieilli et prête à confusion. Nous utiliserons donc le terme de « bâton » au cours de l’article (cf. NBS, S21, Semeur, etc.). ↩︎
  2. NDLR : Dans nombre de pays occidentaux, le châtiment corporel est interdit par la loi. ↩︎
  3. Tirés ici dans la version Segond 21 (voir note no1). ↩︎

Le défi de la parentalité

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Caron Matthieu

Matthieu Caron est ancien à l’église baptiste de Shawinigan-Sud au Québec. Enseignant (Sembeq, ProFAC, IBG), il est directeur de la Fondation du Counseling biblique et membre du conseil d’Évangile 21. Il est marié à Valérie et père de 3 enfants.

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