Extrait adapté de l’article « Les violences familiales » de la même autrice, dans le livre La violence, une fatalité ?, sous la direction de Micaël Razzano, Collection Terre Nouvelle, Editions Excelsis & GBU, disponible à www.XL6.com
« Si mon père et ma mère m’abandonnaient, toi, Seigneur, tu me recueillerais. » Ps 27.10 (BFC)
La famille ! Selon le proverbe, on choisit ses amis mais on ne choisit pas sa famille. Pour certains d’entre nous, c’est un vert paradis que l’on quitte à regret, pour d’autres, c’est un enfer enténébré à fuir. Entre ces deux extrêmes coexistent toutes les nuances de l’arc-en-ciel.
Dans l’A.T., la première famille est touchée de plein fouet par la violence : le frère aîné tue son cadet par jalousie. Puis Isaac est dupé par Rébecca pour détourner la bénédiction paternelle sur Jacob, lequel sera, pour sa part, le jouet de la rivalité de ses épouses Léa et Rachel ; puis ce même Jacob, suscitant par sa préférence affichée pour Joseph la jalousie de ses autres fils, entraînera la perte du fils bien-aimé. Plus loin, c’est Tamar, fille de David, qui est violée par son frère Amnon, lequel est ensuite tué en représailles par Absalom. Tout cela dans la maison de David, le grand roi David, impuissant à exercer l’autorité au sein de sa propre famille. Et la belle et perverse Dalila trahit son mari Samson et contribue à sa mort… Nous devons bien reconnaître que la Bible fait preuve d’un réalisme dérangeant en matière de violences familiales, à mille lieues des hagiographies désincarnées que l’on propose parfois à notre édification.
Conséquences et mécanismes
Du côté de la victime des violences
On constate que plus l’enfant est jeune, plus les violences exercées sur lui sont le fait d’une personne qui compte et dont il attend sécurité et protection, plus les effets sont graves sur le développement de sa personnalité. En effet, son immaturité psycho-affective ne lui permet pas de comprendre ce qui arrive, de le penser et de l’intégrer pleinement. Il est débordé dans ses capacités défensives et des mécanismes de survie inconscients se mettent en place. Ces stratégies lui permettent de supporter l’insupportable, mais elles paralysent aussi une partie de ses ressources affectives et cognitives. L’enfant fait donc face, mais à quel prix ? Ne pas s’autoriser à penser l’impensable est une protection efficace mais coûteuse à long terme. Les violences familiales physiques, psychiques et sexuelles ont ainsi la plupart du temps un effet traumatique sur l’enfant et l’adolescent, et le traumatisme va se traduire sur le plan clinique par un cortège de symptômes polymorphes. Q
uand l’enfant parvient à parler de ce qu’il subit, le doute et le désaveu de sa parole de la part d’un adulte en qui il a confiance ont pour effet de potentialiser les effets du traumatisme et de renvoyer davantage l’enfant à son isolement et à son ressenti de ne plus faire partie du groupe humain.
Quelques remarques :
• Les abus sexuels ont un effet particulièrement traumatique dans la mesure où ils désorganisent la différence des générations.
• L’exposition de l’enfant aux violences conjugales, même si elles ne lui sont pas directement adressées, ont des effets délétères et traumatiques. Par identification à l’auteur des violences, l’enfant peut manifester à son tour des conduites violentes.
• Si rien n’est fait pour l’enfant vivant dans un contexte de violences familiales, les troubles s’enkystent et ont tendance à se chroniciser chez l’adulte, avec notamment une dominante dépressive marquée, des maladies psychosomatiques à répétition, des conduites addictives. La difficulté à entrer en relation, à faire confiance et à se laisser aimer, est à l’origine de douleurs morales intenses : la personne se sent étrangère à elle-même et aux autres.
Du côté de l’auteur des violences
Les violences familiales ne surgissent pas de manière inopinée dans n’importe quel contexte. Si personne n’est à l’abri d’un dérapage occasionnel, cela n’a cependant rien de comparable avec des violences récurrentes.
On retrouve chez les auteurs de violences, qu’elles soient conjugales ou familiales, des traits de personnalité communs : ce sont en général des personnes immatures chez lesquelles on observe des résurgences de l’omnipotence et de l’égocentrisme infantiles — intolérance à la frustration, impulsivité, absence de maîtrise de soi, désir de contrôle et de domination, défaut d’empathie. Cette immaturité va très fréquemment de pair avec une fragilité narcissique qui les rend particulièrement vulnérables dans la relation : la différence est vécue comme menaçante et la nongratification comme une blessure insupportable. Le parent vit son enfant comme un prolongement de lui-même, dénué d’existence propre.
Les cas extrêmes de maltraitance laissent supposer, chez le parent, des pathologies mentales non repérées et non traitées (psychoses, états limites abandonniques et/ ou narcissiques, psychopathies, perversions). Les observations cliniques montrent qu’une écrasante majorité des parents qui maltraitent leurs enfants ont eux-mêmes subi des violences dans leur histoire personnelle : par un membre de leur famille, par un agresseur extérieur ou dans un contexte politico-militaire violent. Ce vécu de violences risque de se répéter en aval, d’autant plus s’il est dénié. Mais attention : la répétition transgénérationnelle n’est en rien inéluctable. Tous les enfants maltraités ne deviendront pas des parents maltraitants.
Le parent qui a subi, enfant, des violences de la part de ses parents et qui n’a pu ou voulu en affronter la souffrance à l’âge adulte, va avoir tendance à les faire vivre, souvent sur un mode apparenté et de manière plus ou moins consciente, à son enfant. Autrement dit, la vengeance qui n’a pu s’exercer en amont sur les véritables auteurs de violences se déverse comme un flot incontrôlable en aval, sur l’enfant auquel on fait endosser le rôle de bouc émissaire : « On me l’a dit, il faut que je me venge » dit le loup à l’agneau dans la célèbre fable de La Fontaine. Ceci a le double avantage, pour le parent, de le soulager de cette souffrance profonde qui le mine et de lui permettre de préserver les images pieusement idéalisées de ses ascendants.
Pour une pastorale de la famille réaliste…
Sortir de l’aveuglement et de la surdité
La réalité vient parfois heurter de plein fouet nos convictions. Les violences familiales participent de cette réalité et notre idéal de vie chrétienne ne peut s’accommoder de ce phénomène présent jusque dans nos Églises. Grande est alors la tentation d’y réagir par le déni, la banalisation ou le doute. La conception fréquente d’une vie chrétienne idéale, désincarnée, non soumise aux contingences humaines ordinaires, nous laisse démunis face aux manifestations du péché, particulièrement quand elles touchent les familles et les couples chrétiens. En entretien, nombreux sont les adultes qui confient à quel point ils se sont sentis, enfants victimes de violences familiales, abandonnés à leur sort par l’Église, abasourdis que personne n’ait jamais rien vu, ni rien dit.
Notre responsabilité à l’égard des plus vulnérables, dont les enfants font partie, doit pouvoir s’exercer au sein de l’Église. La Bible insiste sur le devoir d’assistance aux plus démunis, sur la protection de la veuve et de l’orphelin. Or, dans les familles à transactions violentes, l’enfant se sent comme orphelin, ayant perdu un père et/ou une mère sécurisants, fiables, en capacité de lui apporter protection et amour oblatif. Pour certains, l’éducation chrétienne dispensée en même temps que les violences (subies ou vues au sein du couple parental) constitueront un puissant vaccin contre le Dieu de l’Évangile.
D’autres resteront malgré tout sur le chemin de la foi, ce qui représente un miracle particulier de la grâce divine.
Secourir et accompagner
Vient ensuite le temps d’un accompagnement réfléchi et adapté.
En premier lieu, il convient de secourir et de protéger. Certaines situations graves imposent des mesures de protection dès que les faits sont connus. Tergiverser, les différer, reviendrait à tomber sous le coup d’une incrimination de non-assistance à personne en danger. On l’oublie trop souvent, nos Églises ne peuvent se dérober à la loi.
En second lieu, pour avoir un impact, l’accompagnement doit s’intéresser au système familial dysfonctionnel dans son ensemble, et envisager l’existence d’un phénomène de répétition transgénérationnelle. S’il existe, il faut pouvoir écouter l’histoire des parents auteurs de violences pour que la charge affective des événements passés ne continue pas à se décharger sur l’enfant. Mais la confrontation aux souffrances de son enfance peut conduire à l’émergence d’angoisses irrépressibles ; dans les situations de violences familiales inscrites et répétées, un accompagnement pastoral associé à un soutien psychologique est souvent nécessaire.
Résister…
Enfin, notre vigilance doit s’exercer envers certaines conceptions erronées mais courantes qui nous influencent malgré nous. Ainsi, il convient de résister :
• À l’ « idéal » de la relation fusionnelle dans les relations familiales, très en vogue dans la société actuelle.
• À la notion de « violence culturelle » dans l’éducation, qui banalise les violences familiales. Chaque habitude ou coutume culturelle doit être passée au crible de l’enseignement biblique avant d’être conservée ou abandonnée. Le « c’est culturel », sinon, autorise tous les excès en opposant une fin de non-recevoir à la réflexion.
• À une conception ambiguë du pardon qui charge la victime de la démarche sans qu’aucune demande de pardon n’intervienne du côté de l’auteur des violences. La responsabilité s’en trouve déplacée, la culpabilité inversée, ce qui entrave le processus de guérison. En effet, comment pardonner quand n’intervient aucune reconnaissance des torts commis ? Une démarche de pardon implique une relation entre celui qui demande le pardon et celui qui l’accorde, elle ne peut être complète en l’absence de l’un des deux protagonistes. Il me
semble que l’on assimile trop souvent la démarche de pardonner, dans le plein sens du terme, à celle de ne pas garder rancune, de ne pas entretenir l’amertume ou l’esprit de vengeance. La guérison est longue et difficile pour les victimes de violences intrafamiliales, et ceux qui les accompagnent veulent trop souvent brûler les étapes de la reconstruction intérieure, ajoutant alors la culpabilité spirituelle à la souffrance affective.
Conjuguer réalisme et espérance, c’est ce vers quoi doit tendre
l’accompagnement des victimes de violences familiales, afin qu’avec le
temps, elles parviennent à retrouver leur place au sein de la communauté
humaine et spirituelle.
Violences familiales : de quoi parle-t-on ?
Violences physiques :
de la « simple » gifle ou fessée aux sévices corporels les plus durs et
les plus humiliants.
Violences psychologiques :
agressions verbales, moqueries et dévalorisations systématiques ; rejet, menaces, chantage
affectif, manipulation, aliénation de la pensée, injonctions paradoxales
; exigences éducatives disproportionnées à l’âge de l’enfant.
Violences sexuelles :
« toute utilisation du corps d’un enfant pour le plaisir d’une personne plus âgée que lui, quelles que soient les relations entre eux, et même sans contrainte ni violence ».
Négligences lourdes :
carences ou absences majeures de soins, dénutrition, abandon physique et
affectif.
Violences éducatives (le parent fait mal sans le vouloir) et
maltraitance (le parent veut faire mal).